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FJ Ossang : le retour du punk

A l’occasion de la sortie de son dernier film, Dharma Guns (la succession Starkov), les trois longs-métrages précédents du réalisateurs/musicien/poète FJ Ossang, L’affaire des division morituri, Le trésor des îles chiennes et Docteur Chance, ressortent en copies neuves. L’occasion de rencontrer ce réalisateur venu du punk qui fait un cinéma quelque part entre apocalypse et poésie et surtout en dehors des conventions.

 

Des débuts musico-littéraires

Je suis assez vite parti du Cantal, je suis allé à Berlin, puis Toulouse, puis Paris. J’ai vraiment commencé la musique à Toulouse avec un premier groupe (DDP, ndlr). J’y ai aussi fondé une revue, Cée, en 1977, avec des auteurs comme Claude Pélieu, Jean-Christophe Bailly, ect…, puis là-dessus une maison d’édition, la revue s’est arrêtée en 1981, mais le groupe MKB-Fraction Provisoire continuait à Paris. La poésie et le rock’n roll ne menant nulle part, j’ai tenté l’IDHEC et donc je suis rentré à l’IDHEC en 1981. Je n’étais pas du tout d’un milieu cinématographique, j’ai commencé à faire des films et c’est là que j’ai découvert – certains croient que je plaisante mais c’est vrai – qu’il suffit d’une bobine de film et d’une caméra pour faire un film.

Ce qui me passionnait c’était vraiment l’écriture et le rock’n roll, enfin le punk, les musiques industrielles, tout ça, et puis bon l’intérêt de l’IDHEC ça a été surtout de faire des films, parce qu’on faisait quand même trois-quatre films, puis ceux des autres quelques fois. Alors c’était assez drôle parce que j’avais un peu une double vie, la nuit c’était MKB, avec les squats et tout ça…

 

La fascination pour le cinéma muet

Il me semble que la première période du cinéma était très riche, de 1896 à 1931 ça va à une vitesse folle. Après ça régresse complètement, ça stagne, ça se conforme. J’aime beaucoup la phrase de Gloria Swanson dans Sunset Boulevard qui dit : « Ah! Ces films à dialogues! ». Et c’est vrai que d’un seul coup, on a réussi à enregistrer le son et on a pensé que c’était bon, c’était merveilleux, alors qu’il y a vraiment une régression de forme. Après, il y a les films noirs américains des années 40-60 qui me passionnent, les films qu’on appelle séries B où y a de très grands films, des films très inventifs. Mais il me semblait que le temps venait de rendre sa liberté au film, au langage cinématographique du point de vue de l’autonomie du son.

Souvent c’est les écrivains qui ont la meilleure intelligence du cinéma, et Gracq raconte que dans sa jeunesse, le cinéma c’était vraiment comme le rock’n roll entre 76 et 85, où y avait quand même une grande effervescence et une grande richesse entre le pré-punk, le punk, la new-wave, la no-wave, la musique industrielle, la cold-wave, à la limite une génération durait 6 mois, ou presque enfin. Et y avait cette même chose, y’avait quand même une grande précipitation dans l’invention des films. Alors qu’après ça devient beaucoup plus plan-plan, bourgeois, pépère. Même les films commerciaux, c’est quand même prodigieux, dès qu’y a une bande-son ça devient d’une inefficacité terrible.

 

Tournée et naissance du projet

C’est amusant, c’est l’année des rétrospectives. Y’a eu Venise. Puis une rétrospective avec tous les films à São Paulo, après ils ont présenté les quatre longs à Belfort, puis j’ai rétrospectivé à Rotterdam, et Mexico et bientôt Moscou. C’est toujours amusant parce que j’étais un peu disparu puis tout d’un coup y a un grand intérêt des festivals.

C’est toujours intéressant de se confronter à un public différent, puis comme j’aime bien voyager c’est aussi l’occasion de découvrir des pays, d’y revenir. Puis quelque fois ça donne l’énergie. Quand j’étais en crise, j’ai présenté tout mes longs-métrages à Buenos Aires et c’était incroyable, faut dire que je suis un peu le candidat idéal pour les temps de crises (rires). Que ça a été à Moscou en 98, ou Buenos Aires là, d’un seul coup (il mime une explosion avec les mains), y avait de la musique… Ils sont vraiment intéressants les Argentins parce qu’ils mettent tout à niveau, c’est-à-dire qu’il n’y a pas cette vision intellectuelle qui domine, ils mélangent aussi bien le rock’n roll que Gilles Deleuze, que Guy Debord, Antonin Artaud. Ça m’a vraiment donné de l’énergie et j’ai vraiment décidé de me remettre à ce projet que j’avais. Donc j’ai d’abord essayé de le monter en Argentine, ça n’a pas aboutit, on m’a finalement appelé au Portugal, j’ai fait Silencio et Dharma Guns s’est fait à la suite des trois courts (Silencio, Ciel Eteint ! et Vladivostock, nldr).

Normalement le film devait se faire entièrement en France, on avait deux régions, une s’est retirée à cause du trop petit budget, et là j’ai été sauvé par l’investissement du gouvernement des Açores, qui a donné sa première aide à un film. Comme ça on avait les deux régions, Auvergne et le gouvernement des Açores, la coproduction. Donc je me suis autorisé le plaisir de re-tourner en noir et blanc parce qu’y avait pas de télévision, et puis y avait un bon laboratoire au Portugal.

C’était une aventure franco-portugaise mais avec un opérateur russe, connu à Vladivostock avec qui j’avais fait deux courts et on s’entendait bien, un assistant caméra mexicain, Guy McKnight (le protagoniste nldr), qui est le chanteur des The Eighties Matchbox B-Line Disaster, j’ai retrouvé Diogo Doria, qui est un acteur assez fameux, qui a tourné une douzaine de films avec Manoel de Oliveira, c’est quelqu’un qui a beaucoup de fantaisie, que j’aime beaucoup, j’ai retrouvé aussi Lionel Tua qui depuis 83 a déjà tourné dans mes films, et puis Elvire).

 

De l’écriture au tournage

J’écris toujours un scénario, ça permet de capter l’intérêt. C’est une entreprise collective le cinéma, donc c’est très important de rallier, de regarder dans la même direction mais avec des focales différentes selon qu’on soit technicien, comédien… Sinon c’est vraiment des films avec scénario, sauf que j’utilise à fond toutes les étapes. Le cinéma relève beaucoup plus du bâtiment que de l’art au départ, faut les briques et dès que quelque chose manque, on est obligé de reconcevoir les matériaux, l’aération, la ventilation, les coursives, ect… (rires) Donc tout ce qui est préparation, casting, décors, est presque la période la plus dense.

Le tournage c’est une épreuve intéressante, c’est un chapitre par jour qu’on ne peut plus réécrire, c’est écrit au présent absolu, surtout avec le cinéma argentique. J’ai tendance quelques fois à improviser, à changer les choses un peu au dernier moment sous la contrainte des évènements, ou pas. Sur un petit film il faut faire de l’accident son ami. Après on est comme un fantôme (il imite un fantôme/zombie) à la poursuite du port. C’est vrai qu’y a des choses qui tombent, qui s’élisent dans cette période de la préparation à la fin du tournage. C’est chouette.

 

Dharma Guns (La succession Starkov)

J’aime bien la mutation, j’ai pas peur de prendre dans les années 20, 40, 60, 80, 2000, la mutation, la mutation, toujours la mutation. C’est un film très simple, ouvert, qui ne souscrit pas au style dominant, de ce fait il relève plutôt du cinéma de poésie.

A partir de quand j’ai repris le cinéma en 2006 avec Silencio, j’avais vraiment le désir de revenir au point zéro, faire une espèce de stabilisation et trouver une équivalence entre voyance et vision, au sens « regarder pour voir ». Y a pleins de films où y a plus rien à voir, y a certainement à entendre mais y a plus rien à voir. Moi je voulais m’arrêter pour voir, et de regarder pour voir.

Le film n’est pas très bavard, presque muet même si sonore. Y a des moments de paranoïa, de schizophrénie, j’ai essayé vraiment d’imiter, par un tournage aussi minimaliste, les contre-champs mentaux, de façon à ce qu’il y ait cette espèce d’ambiguïté. Et les plans en couleur sont juste là pour déstabiliser un petit peu, soupçonner la réalité. Est-ce qu’il advient est vrai, pas vrai, c’est une lubie de Stan, une création de son esprit. Même quand les gens parlent, ils parlent en monologues, « Yes – No – Yes – No », tout le monde le tyrannise ce pauvre jeune homme.

C’est un film orphique, je pense, y a des émanations. C’est un film en trois temps. Y a l’ouverture qui est déjà une éjection, une explosion du réel (il mime une explosion avec le son). Après cette effraction y a temps 1, temps 2, temps 3. D’abord il est un étranger, ensuite il y a une espèce de familiarité, six mois sont peut-être passés, et puis le troisième est déjà une préparation de l’éjection, et après everything is possible.


Interview réalisée pour toutlecine.com


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Rencontre avec Nathalie Borgers

Le lendemain de la journée de la femme, mercredi 9 mars sortira Vents de sable, femmes de roc. Dans ce documentaire tourné dans des conditions extrêmes au coeur du Sahara, Nathalie Borgers décrit l’extraordinaire voyage des femmes Toubous qui tous les étés traversent le désert pendant 3 semaines éprouvantes pour aller cueillir et vendre des dates et ainsi acquérir leur indépendance économique. Dans cet entretien, la réalisatrice revient sur son film et sur le peuple Toubous dont la société complexe est aussi étonnante qu’intéressante.

Naissance du projet

C’est toujours un peu par hasard. Ici, c’est complètement par hasard, un autrichien qui habite la moitié de l’année au Niger, qui a eu vent de cette caravane de femmes qui est quelque chose d’assez particulier et d’assez unique et qui a trouvé que c’était une bonne idée d’en faire un film et l’a proposé à une société de production. Ils ont cherché un réalisateur, il m’ont proposé parce qu’il voulait que ça soit une femme et quelqu’un qui parle français aussi. Au départ je ne savais pas du tout si j’étais faite pour ce genre de film. Bien sûr ça m’intéressait d’aller dans le désert rencontrer des gens, comme peut-être pas tout le monde mais probablement beaucoup de gens. Je ne voulais pas faire un film ethnologique parce que je ne suis pas qualifiée, c’est pas mon truc, alors je m’étais dit « qu’est-ce que je vais faire là-dedans, est-ce que je vais vraiment trouver un film à faire ? ». J’y suis allée et c’est la rencontre avec les femmes qui a été déterminante et qui a fait qu’après j’ai continué. C’est elles, leur détermination, leur force, leur estime d’elles-mêmes qu’elles acquièrent grâce à cette caravane, qui est difficile, c’est tout ça qui m’a plu et autour duquel j’ai pensé que je pouvais bâtir mon film.

Un point de vue non-ethnologique

Je ne voulais pas faire un film ethnologique mais je voulais que le film soit « ethnologiquement juste ». C’est pour ça que j’ai quand même fait appel à un ethnologue spécialiste des Toubous, pour comprendre, être juste mais l’idée n’était pas de faire un film explicatif. C’était de montrer ce qu’il y a d’universel dans leurs questions, leurs préoccupations tout en étant dans un environnement complètement différent du notre. Un peuple qui est dans des conditions géographiques, climatiques, un environnement social aussi organisés différemment et qui pourtant a des préoccupations auxquelles on peut complètement s’identifier : l’amour, les relations, la liberté, l’indépendance économique… C’est universel.

La rencontre

On avait un guide et une traductrice avec nous qui nous on facilité le contact avec les Toubous, souvent ils étaient de la famille car les familles sont assez étendues. Dans un premier temps, les femmes se sont demandées pourquoi je m’intéressais à elles, parce que c’était quand même la première fois que ça se faisait. Et surtout par rapport aux quelques femmes avec lesquelles j’ai une plus grande affinité, comme je suis revenue une deuxième fois et une troisième fois, avant de tourner le film, y a eu un lien qui s’est créé, y a quelque chose qui s’est passé quand elles ont compris que je n’étais pas une touriste, qu’elles m’intéressaient vraiment, y a un lien qui s’est créé. Parfois c’est difficile à cause du décalage économique, difficile à gérer. Y avait des femmes qui voulaient que je les paye pour parler avec elles, là j’ai dit que c’était pas mon truc, que je faisais du documentaire, je suis allée voir d’autres personnes et là où ça s’est bien passé les choses ont continué. Ce décalage économique n’est pas simple à gérer au début car ce n’est pas un petit décalage économique, c’est un immense décalage économique.

J’y suis donc allée trois fois avant le tournage. La première fois j’ai rencontré Amina et Domagali et Mariama je l’ai trouvée la deuxième fois. Là je me suis dit que j’avais une histoire intéressante. Je suis revenue une troisième fois pour leur dire que le film se faisait vraiment, au début je ne savais pas du tout si on allait trouver le financement.

Et les hommes ?

C’est pas moi qui m’occupait de la relation avec les hommes, mais évidemment elle était très importante parce qu’il fallait avoir l’autorisation des hommes, sauf pour les veuves comme Domagali. Ils étaient étonnés au début, comme les femmes étaient étonnées qu’on s’intéresse à elle, mais une fois qu’on leur a expliqué cette caravane, cette indépendance économique, ils ont compris. Ils sont assez fiers de ce que font leur femmes, du fait qu’elles soient aussi fortes et résistantes.

Une société inégalitaire qui valorise la résistance

C’est une société assez intéressante, autant c’est une société inégalitaire où la femme vaut la moitié de l’homme globalement, inégalitaire et clairement patriarcale, et en même temps y a une vraie place pour la résistance à l’intérieur, la résistance est très valorisée (cf. parties sur le Yollumi et le divorce, ndlr). Peut-être parce qu’il y a beaucoup d’oppression aussi, la résistance fait partie de cette culture. L’âpreté de la vie et la dureté de la vie concernent l’environnement géographique, climatique, social, relationnel, tout est assez âpre, tout est assez rugueux. Et du coup la résistance est valorisée à l’intérieur d’une réalité qui est aussi âpre en fait.

Le Yollumi (deux premières années du mariage)

C’est une période important pendant laquelle le mari vit dans le campement des parents de la fille. Il doit faire des travaux pour son beau-père et c’est comme ça qu’il apprend un peu à connaître sa femme parce qu’en fait il ne la connaît pas du tout. Et la femme pour obtenir le respect doit s’en courir toutes les nuits et éviter son mari. C’est une coutume qui protège les filles mariées jeunes, le problème c’est que parfois c’est un peu abrupt et violent quand les maris les attrape. Ça reste dans l’âpreté des relations.

Le divorce

On est dans un pays musulman donc c’est l’homme qui répudie sa femme. Pour l’obtenir il faut que cette période de Yollumi passée la femme continue de se refuser à son mari, que ça soit chanté. Dans les mariages, par exemple, les filles chantent les louanges à leurs ancêtres mais elles peuvent éventuellement chanter « la fille d’untel ne veut plus de son mari », ça va être une façon de faire savoir à tout le monde qu’elle ne veut pas de ce mari. Après ça dépend, si le père est sympa il va intercéder, rendre les chameaux de la dot, mais c’est le mari qui décide finalement. Par exemple Mariama voulait divorcer, elle n’avait rien d’objectif à reprocher à son mari, c’était un jeune plutôt sympa, mais elle voulait pas être mariée en fait. Du coup, elle est allée auprès du juge local avec son père qui a simplement demandé un chameau de plus au mari et a finalement laissé sa fille. Ça dépend aussi de la ténacité de la fille, de sa capacité de résistance, et de résistance aux coups comme on l’entend pour Amina. Même si c’est très difficile à obtenir, un divorce s’il est obtenu sera fêté aussi fortement qu’un mariage. Une fois que les femmes sont divorcées, elles sont libres et peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps. D’ailleurs c’est comme ça que les garçons ont leurs premières expériences sexuelles en général, parce que la fille doit être vierge mais le garçon non, d’autant plus qu’ils se marient assez tard, 28-30 ans, parce qu’il leur faut parfois des années pour rassembler la dot de 10 chameaux, et donc ils ont des liaisons avec les femmes divorcées. Être divorcée trop longtemps n’est sûrement pas bien vu mais la liberté de la femme divorcée n’est pas du tout discutée. Il y a quand même environ 30% de divorces, et comme les mariages sont arrangés, quand une femme se bat contre son mari on ne trouve pas ça bizarre parce qu’on a espéré que c’était le bon choix mais si ça ne l’est pas on n’est pas étonné.

Les protagonistes du film ont-elles vu le résultat ?

Malheureusement pas encore. J’étais sur le point d’organiser avec l’Ambassade de France une projection et c’était avant que les otages français soient tués, il était question que j’aille maintenant vers mars mais tout ça est remis, voyager dans cette région est impossible en ce moment. Ça m’attriste beaucoup parce que c’est toujours cette inégalité permanente qui se perpétue sur le fait même de montrer les films, parce qu’aller là-bas c’est cher et dangereux. Ça serait la moindre des choses d’aller leur montrer le film, pour l’instant je n’ai pas encore l’occasion et je ne sais pas quand je l’aurais pour des raisons financières et de sécurité.

Entretien réalisé pour Toutlecine.com où vous pouvez le retrouver ainsi que ma critique du film.

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Essentiellement n’importe quoi

Essential Killing, Jerzy Skolimowski (2011)

Le dernier film de Jerzy Skolimowski est un film volontairement hermétique mettant en scène un Vincent Gallo en afghan perdu dans une forêt européenne et une Emmanuelle Seigner en polonaise muette offrant des chevaux blancs. True story.

Dans Essential Killing, Vincent Gallo interprète Mohammed, un afghan soupçonné de terrorisme, capturé et torturé par les américains puis transporté dans une base européenne tellement secrète que même dans la réalité personne ne sait où elle se trouve. Pendant le voyage, il parvient à s’enfuir en profitant d’un accident de voiture, se trouvant ainsi perdu dans une forêt enneigée. Il entame alors une lutte primitive pour la survie, retournant à un état sauvage : traqué comme un animal, tuant comme un animal, muet comme un animal.

Le film bénéfice d’une mise en scène souvent sublime, d’un panorama merveilleux et d’un Vincent Gallo au jeu somptueux, justement récompensé à Venise. Cependant la volonté délibérée de Jerzy Skolimowski d’en dire le moins possible sur le personnage, est-ce un terroriste, une victime ?, sur les lieux, sur les circonstances de la capture du personnage de Vincent Gallo, bien qu’intéressante d’un point de vue intellectuel fait du film un long moment déconcertant dont on ne voit pas venir la fin.

Essential Killing teste les limites de l’humain en plaçant Vincent Gallo dans une situation extrême, mais aussi celles du public en faisant un film quasi muet, dont l’action est réduite à un minimum et la fin, tragique, inévitable et donc connue dès le début. De plus le film flirte parfois avec la caricature et les facilités de mise en scène : les flashbacks et autres caméras subjectives rappelant les jeux vidéos alourdissent quelque peu ce qui aurait pu être un petit bijou de dépouillement. La performance reste impressionnante mais la séance est longue et parfois franchement désagréable.

sortie le 13 avril 2011

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Médée la moderne

Médée Miracle, Tonino de Bernardi (2011)

Isabelle Huppert interprète une Médée des temps modernes, immigrée et dépressive dans un film remarquable réalisé par Tonino de Bernardi.

Dans son dernier film, Tonino de Bernardi s’attaque au mythe de Médée, épouse délaissée par Jason qui pour se venger tua ses propres enfants, et le transpose dans notre époque, un pari toujours périlleux : l’adaptation d’une œuvre ancienne en histoire contemporaine peut parfois avoir l’effet inverse de celui escompté et éloigner le mythe au lieu de le rapprocher. Ici Médée devient Irène, interprétée par Isabelle Huppert, femme de l’Est venue vivre en France pour épouser Jason avec lequel elle tient un bar dans lequel elle chante tous les soirs. Comme dans la tradition grecque, Jason la quitte pour la fille d’un homme puissant et de la même nationalité que lui. Seulement dans cette nouvelle version, le meurtre des enfants reste un fantasme, un désir refoulé. Reste intacte la souffrance de la protagoniste, femme abandonnée, étrangère rejetée, mère à qui l’ont veut retirer ses enfants.

Articulé en deux parties, la première elle-même subdivisée en une dizaine de sous-parties, le film commence après le divorce entre Irène et Jason, quand celui-ci est en train de se remarier. Utilisant ses dons de magicienne, Irène est prise dans une routine d’autodestruction : tous les soirs elle séduit un homme différent dans l’espoir de rendre Jason jaloux. Et tous les soirs elle chante la même chanson : un réarrangement de Crazy Love de Marianne Faithfull et Nick Cave qui fait tristement écho à son histoire. La descente vers les abîmes de la dépression est magistralement mise en scène par le réalisateur et subliment interprété par Isabelle Huppert. La Médée du film se retrouve emprisonnée dans un pays qui pourtant la rejette, immobilisée par sa dépression et sa volonté de rester avec ses enfants alors même que la ville et la proximité avec Jason la tuent.

Entre violence et grâce, fureur et fragilité, Médée Miracle propose une lecture moderne du mythe, dont la justesse et la pertinence du propos en vient presque à être dérangeante. Une œuvre troublante et belle digne de ses ambitions mythiques.

sortie le 30 mars 2011

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Le plus beau pour aller danser

J’ai commencé cette semaine un stage chez Toutleciné.com, voici ma première critique du premier film vu en projection de presse lundi.

Le bal des menteurs, Daniel Leconte (2011)

Impossible pour un Français de ne pas avoir entendu parler de l’affaire Clearstream, fumeuse histoire de « listings » trafiqués, de (faux) comptes en banque secret et de blanchiment d’argent. Très possible, en revanche, de n’y avoir rien compris, si ce n’est qu’avec cette affaire s’est joué à un moment crucial l’avenir politique de la France. Nous en sommes en 2004, l’UMP cherche son candidat pour les élections de 2007. Dominique de Villepin, poulain du Président Chirac, s’oppose à Nicolas Sarkozy et rien ne permet pour le moment de pencher pour l’un plutôt que l’autre. C’est là que l’Affaire éclate, éclaboussant tout le monde sur son passage, hormis le futur président de la République, victime du complot.

Le Bal des menteursEn la reprenant depuis le début, et même avant, Daniel Leconte retrace l’histoire du plus grand scandale de ce début de siècle, comparable et comparé à l’affaire Dreyfus. A travers les nombreux témoignages des principaux acteurs, recueillis sous forme d’interview en huis clos, ainsi que d’images filmées directement au tribunal lors du procès en 2009, c’est surtout un vaste tissu de mensonges qui est mis en évidence par le réalisateur qui, à juste titre, ne prend pas position mais ne fait que transmettre les faits, en les rangeant en ordre chronologique.

Le résultat est un film bien ficelé, clair, qui permet enfin de comprendre mieux avec le recul nécessaire à une telle affaire. Malgré quelques longueurs, dues surtout à la surexploitation des mêmes images, principalement des dessins du procès, la narration est bien menée, le récit fascine comme fascine la part sombre du pouvoir, pourtant inaccessible. Qu’a-t-on appris si ce n’est qu’on ne peut rien apprendre, que tout le monde ment, que l’on ne connaîtra probablement jamais la vérité? Que la justice est un spectacle envoutant, et qu’il est d’autant plus attirant que les personnages sont illustres.

Sortie en salle le 2 mars 2011.

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Où ça ?

Somewhere, Sofia Coppola (2011)

Ses trois premiers films, Virgin Suicides, Lost in translation et Marie-Antoinette, ont valu à Sofia Coppola le titre de « bonne élève du cinéma américain ». Fille à papa, l’enfant bénie d’Hollywood, fait toujours preuve d‘un bon sens et d’un goût à toute épreuve. Il ne fait aucun doute qu’elle sait s’entourer, choisir ses acteurs, ses décors, ses cadrages, sa musique sans jamais faire preuve de mauvais goût. Le résultat ? De très, très, très jolis films.

Les jolis films, c’est chouette. Un petit plaisir pour les yeux et les oreilles. Comme un bonbon cinématographique, un peu. Seulement, ce plaisir-là est un peu trop creux. Si Baudelaire se souciait du flacon pourvu d’avoir l’ivresse, avec Somewhere ce serait plutôt, qu’importe l’ivresse, vous avez vu comment il est beau mon flacon ?

Et c’est vrai que c’est très bien filmé, on ne peut rien lui reprocher au point de vue esthétique. A travers une palette de couleurs très grisonnante, Sofia Coppola restitue bien une certaine vision du monde supposément glamour et pailleté d’Hollywood et du mythique Château Marmont dans lequel réside Johnny Marco, grande star du cinéma interprétée par Stephen Dorff. Dans ce monde grisâtre, tout le monde s’ennuie, de Johnny aux strip-teaseuses lascives qu’il paie tous les soirs pour le bercer en se balançant nonchalamment à leur barres de pole dance. Jusqu’à ce que sa fille de 11 ans, Elle Fanning, sœur de, n’apparaisse tel un ange venu le tirer de son spleen et de son ennui. Avec elle il réalise enfin la vacuité de sa vie de star et quitte le château pour retrouver la « vraie vie ». Le couple père/fille est étonnant d’authenticité, la complicité est palpable et leur relation très touchante, plus que la condition de Johnny Marco dont le mal-être, bien que visible, est difficilement source d’identification.

 

Surtout que, ne l’oublions pas, le mal-être de l’élite n’est pas un sujet nouveau pour notre réalisatrice qui affectionne ce thème tout particulièrement. L’enferment et la déserrance dans un hôtel, la mélancolie, la célébrité pesante, tout était déjà présent dans ces premiers films. A force de filmer des gens qui s’emmerdent, c’est inévitable, on finit par bailler nous aussi. Sans qu’on ne puisse rien lui reprocher de concret, le film de Sofia Coppola n’a rien de concrètement attirant non plus.

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Vers la mort et au delà

Au delà (Hereafter), Clint Eastwood (2011)

Nos amis anglosaxons nous recommandent de ne pas juger un livre par sa couverture (don’t judge a book by its cover). On peut facilement en déduire qu’il ne faut pas juger un film par son affiche. Surtout quand on connaît un peu le fonctionnement de l’industrie du film et qu’on sait que le réalisateur n’a aucune influence ni sur la bande-annonce ni sur l’affiche de son film.  Plus facile à dire qu’à faire. Surtout quand l’affiche est aussi ratée que celle du dernier film de Clint « Le bon » Eastwood, Au delà (Hereafter).  L’ésotérisme  et l’idée d’une vie après la mort sont des sujets qui ont légèrement tendance à faire fuir l’esprit rationaliste et sceptique qu’est le mien, l’affiche laissant en plus entendre que le film n’allait pas faire dans la dentelle,  ce n’est pas dans une très bonne  disposition que j‘ai mis les pieds dans une salle plus que comble.

Le film commence bien avec une entrée en quasi media res dans le fameux tsunami thaïlandais de 2004 auquel la journaliste française Marie Lelay (sic) interprétée par Cécile de France survit miraculeusement. La scène, bien qu’un peu trop numérique, est très prenante.  Rentrée en France, son petit ami et patron lui conseille de prendre un congé de son émission sur France 2 pour se reposer et écrire un livre d’investigation sur Mitterrand (François, pas Frédéric). Pendant ce temps à San Francisco George (Matt Damon) a pris sa retraite de son activité de medium et s’est reconverti dans le prolétariat solitaire et Marcus, jeune londonien à mère droguée, ne parvient pas à faire le deuil de son frère jumeau.

Trois histoires très (trop ?) simples qui avancent en parallèle et malheureusement se rejoignent à la toute fin. Alors que l’on se serait contenté d’histoires simples sur la proximité avec la mort, le final un peu trop hollywoodien dans le mauvais sens du terme introduit la notion de destin dont ce récit s’accommode mal. Cependant le coup de foudre soudain et peu crédible entre Matt Damon et Cécile de France n’est pas le seul problème du film qui évite mal la niaiserie, dans le fond comme dans la forme.

La représentation de l’au delà manque de légèreté et d’originalité et on peut se demander si un choix de ne pas représenter le monde des morts et de s’appuyer plus sur le jeu des acteurs pour suggérer les visions n’aurait pas été plus judicieux que celui de ces silhouettes lumineuses. Il faut néanmoins reconnaître qu’ainsi le film va interroger les limites du représentable et du cinéma ce qui n’aurait pas été le cas autrement. La description faite par le médecin suisse auquel Cécile de France rend visite est bien plus efficace que l’image pour restituer les sensations de l’au delà. Aveu d’impuissance ou simple maladresse ?

La maladresse on la retrouve dans d’autres images du film, certains plans sont un peu gauche, un peu lourde : le nounours de la petite fille que Cécile de France a cherché de sauver flottant au dessus de l’actrice laissant échapper le bracelet qu’elle vient d’acheter alors que la vie la quitte, le baiser rêvé entre Matt Damon et Cécile de France qui ne se réalise finalement pas (pour le moment) en sont deux exemples. Mais Clint n’étant pas Jo le Rigolo, la réalisation est dans l’ensemble bien maîtrisée, surtout dans les scènes un peu comiques et néanmoins touchantes qui mettent en scène le petit Marcus allant de charlatan en charlatan à la recherche de quelqu’un qui puisse lui rendre son frère, sans succès jusqu’à sa rencontre avec Matt Damon.  Les scènes des cours de cuisine italienne mettant en scène Matt Damon aux prises avec une charmante jeune femme sont aussi très jolies  et drôles, dommage que tout le film n’ait pas la même saveur.

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Bilan, bilan… J’ai dit bilan ?

Toujours un peu retard, n’est-ce pas là mon charme? Non? Ok bon, c’est parti pour un traditionnel bilan de « fin » d’année.

 

Morts en série-

Mario Monicelli

L’année 2010 a été particulièrement endeuillée (ou est-ce l’âge qui fait que les morts me touchent de plus en plus parce que toutsimplement ma culture s’étend désormais au-delà des minets pour midinettes ?). Certaines morts ont été très médiatisée : Toni Curtis, Claude Chabrol, Dennis Hopper, d’autres personnes, non moins importantes, sont parties plus discrètement : Suso Cecchi D’Amico (scénariste, entre autres, de Visconti, esscousez du peu), Mario Monicelli (immense réalisateur de comédies italien), Arthur Penn (Little Big Man suffirait à avoir une carrière réussie et pourtant il ne s’est pas arrêté là), Furio Scarpelli (dont je vous ai déjà rapidement parlé). Ce qui ne fait plus aucun doute c’est la fin d’un certain cinéma italien qui perd petit à petit toutes ses plus grandes figures mais dont l’avenir n’est néanmoins pas aussi noir qu’on veut bien nous le faire croire.

Un cinéma italien pas aussi mort que promis-

Certes, le glorieux cinéma italien des années flamboyantes de l’après-guerre n’est plus. Mais cette année on a pu constater encore une fois que la production transalpine continue de livrer des propositions intéressantes. L’Heure du crime (bonjour la traduction de titre pourrie) de Giuseppe Capotondi, Draquila de Sabina Guzzanti et La Bocca del lupo de Pietro Marcello sont parmi les meilleurs films que j’ai vu en 2010, le dernier mercredi de l’année a vu la sortie de pas un, pas deux mais bien TROIS fims italiens d’un coup, que je n’ai pas eu le temps de voir mais qui semblent très prometteurs. Et surtout, on aime se plaindre de l’état de sommeil mi-éveillé dans lequel est plongé l’Italie nourrie à la télé berlusconienne, et pourtant cette année le cinéma italien s’est mobilisé contre les réformes du ministère de la culture, manifeste, envahit les tapis rouges et occupe la Casa del Cinema à Rome depuis octobre. La quasi totalité des acteurs du cinéma italien ont signé la pétition lancée depuis la Casa del cinema, mais vous n’en avez pas entendu parler dans les médias français, pas plus intéressés que les italiens, finalement. (Pour plus d’informations : cette page.)

 

Occupation de la Casa del Cinema

Palme d’or-

La Palme d’or c’est toujours délicat, ça rend le spectateur plus critique, suspicieux, attentif au moindre défaut. Il y a toujours un film plus réussi, plus brillant, plus touchant, plus abouti, plus mieux quoi, qui l’aurait mérité à la place de quelque que soit le film qui l’a eu. Moi la première, on aime contester le choix du jury cannois, et surtout on adore mépriser ce festival si bling-bling, paillettes et tapis rouge qu’on ne peut décemment pas faire confiance à ceux qui y participent. Cette année, non. Il ne fait aucun doute pour moi que la palme de cette année a été plus que méritée par Apichatpong Weerasethakul pour son Oncle Boonmee, qu’on ait aimé ou pas, un film pareil ne laisse pas indifférent et c’est déjà pas mal.

 

Une malédiction en 3D-

2010 a été l’année d’un au revoir. En 2010, la 3D a envahi nos salles, monopolisé nos écrans, et j’ai donc dit adieu aux dessins-animés. On peut espérer que cette mode des lunettes moches à 3,50 € passera comme elle l’a toujours fait, en attendant voir un dessin-animé tout plat est devenu une chasse au trésor à travers le parc cinématographique parisien. Heureusement que l’effort est souvent récompensé mais parbleu, faudra-t-il créer un lobby européen de spectateurs aux yeux tordus et insensibles aux nouveautés technologiques pour que le cinéma tel qu’on arrive à le voir sans migraine ou infections des yeux bizarres ou tout simplement tel qu’on l’aime survive?

 

Vive le chauvinisme-

Cette année j’ai vu des très bons films français, des films qui m’ont fait rire ou émue ou tout simplement étonnée, La comtesse de Julie Delpy en tête, suivie de près par Mammuth, Tournée, L’Arbre et la forêt, Le nom des gens, Potiche, La Vénus noir, Les Emotifs anonymes, Les invités de mon père, Gainsbourg vie héroïque, Rubber, j’en passe et des meilleurs. L’exception culturelle française a encore frappé avec succès, dans des genres très différents et c’est toujours aussi réjouissant d’avoir une cinématographie nationale de qualité.

 

Le cas des Petits Mouchoirs-

Cette année encore, le public n’en a fait qu’à sa tête et, faisant fi d’une critique plus que sceptique, s’est rué dans les salles applaudir la bande à Canet dans Les Petits Mouchoirs. Bizarre, bizarre, le succès d’un tel film. Moi, j’ai dit bizarre? Comme c’est bizarre.

 

Un Woody Allen vraiment pas en forme-

On ne peut pas produire que des chefs d’oeuvres quand on sort un film par an. Bon, cette année c’en était pas, en effet, mais l’année prochaine on attend Carla Bruni Sarkozy dans son premier rôle au cinéma, on sera sûrs de bien rigoler, cette fois.

 

Et puis des chefs-d’œuvres, enfin-

Le prix des plus beaux films que j’ai vu cette année revient ex-aequo à The Housemaid de Im Sang-Soo et A Single man de Tom Ford. Deux films et deux histoires très différents, mais pour un résultat similaire au niveau du plaisir esthétique. Deux styles laqués, visant au sublime et le touchant par moments. On ne peut qu’espérer retrouver cette grâce en 2011, qui vivra verra.

 

Colin Firth et Jon Kortajarena dans A Single Man

Et puis surtout cette année a été celle de la création de Silence ! On mange. Et forcément ça, ça la distingue de toutes les autres, forcément. En espérant que la première ne sera pas la dernière, bonne année 2011 à tous, mangez, buvez et allez au cinéma, ça sera déjà un bon début pour passer une bonne année.

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Qui a peur du président ?

Draquila – L’Italie qui tremble, Sabina Guzzanti (2010)

Mais que diable se passe-t-il chez nos voisins transalpins ? C’est la question perpétuellement répétée depuis le milieu des années 90 depuis qu’un riche homme d’affaire, ayant mystérieusement fait fortune dans l’immobilier, est devenu l’homme le plus puissant d’Italie en étant élu pour la première fois Président du Conseil. Depuis, il ne disparaissait que très momentanément que pour mieux resurgir de la nuit tel un Cavaliere sans peur et sans reproche pour sauver l’Italie courant à sa perte.

Depuis longtemps le français a compris que l’italien devait avoir mangé trop de mozzarella empoisonnée, parce qu’il lui semblait évident qu’un tel personnage n’était pas un homme politique digne de confiance. Mais, au-delà des célèbres gaffes à sensation, la dernière en date sous-entendait qu’il valait mieux détourner des mineurs que d’être homosexuel, surtout pour gouverner, le français a du mal à mettre le doigt sur ce qui se magouille en Italie, surtout depuis que la presse libre est devenue le fantôme des médias passés italiens. Il a arrêté d’y penser, et l’italien aussi.

Sabina Guzzanti, qui avait déjà raconté comment sa carrière sur la Rai avait été brutalement anéantie à cause de ses positions anti-berlusconiennes dans Viva Zapatero (2005), revient avec un documentaire sur le tremblement de terre de L’Aquila et surtout sur la façon dont il a été utilisé par Berlusconi pour étendre son pouvoir et jeter encore plus d’argent dans les portefeuilles des ses amis et alliés.

Non seulement son travail d’investigation est admirable, mais elle sait le livrer de façon claire mais non simpliste et accessible à tous. En remontant par moment jusqu’aux sources du mal, l’origine supposée mafieuse de l’argent avec lequel Berlusconi a construit sa fortune immobilière, et en explorant toutes les ramifications des magouilles rendues totalement légales grâce à des pirouettes législatives, la réalisatrice peint un tableau bien sombre et très alarmant du règne Berlusconi qui dépasse largement le « simple fait » de détenir et manipuler l’ensemble des médias italiens. On perçoit clairement un projet de possession totale des biens et des esprits italiens de la part du Président du Conseil.

Ce qui est très bien maîtrisé dans le film, c’est l’alternance entre les hautes sphères du pouvoir, leur manipulations et la vie des “vrais” gens, le concret. Sabina Guzzanti fait des allers-retours constants, montrant bien que ce qui semble totalement déconnecté du simple citoyen a en fait des répercussions majeures sur sa vie, pour arriver à démontrer que finalement les vies des victimes de L’Aquila ont été sciemment sacrifiées au projet immobilier de Berlusconi. L’humour et le second degré des images renforcent le propos à tel point que l’on sort bouleversé, choqué, outré, et surtout inquiet. Une invitation à faire carrément gaffe à son bulletin de vote.

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Antipasti néo-réaliste

Ceci est le premier d’une série d’articles qui se veulent être des petites leçons de cinéma très modestes et très succinctes sur différents sujets proposés par les lectrices de MadmoiZelle. J’ai décidé de les retranscrire ici sous le nom d’amuse-bouches parce que j’espère que ces petits aperçus historiques vous donneront envie d’approfondir les sujets qui seront abordés! On commence donc par le néo-réalisme italien.

Terme souvent déjà entendu quelque part, pas toujours compris, qu’est-ce que le néo-réalisme italien ? Tout d’abord, dans néo-réalisme italien il y a néo, réalisme et italien. On devine que le mouvement se déroule en Italie, qu’il s’inspire du Réalisme, vous vous souviendrez qu’il s’agit d’un mouvement artistique et littéraire de la fin du XIXème siècle qui, en réaction au Romantisme a cherché à peindre et à décrire le monde le plus proche de la réalité possible, mais c’est aussi un terme qui qualifie le cinéma français des années 30, en particulier celui de Renoir avec lequel plusieurs réalisateurs italiens ont travaillé. Enfin, néo, c’est parce que ça se passe dans la matrice c’est une nouvelle sorte/un nouvel élan du réalisme entre 1943 et le début des années 50.

Etat des lieux de la Botte

Un soldat américain et un jeune italien dans Paisa

Pour comprendre le néo-réalisme, il faut d’abord comprendre où en est l’Italie en 1943. Après 20 ans de dictature, une occupation allemande et le début de l’occupation américaine, l’Italie n’est plus qu’un champ de ruines, dans tous les sens du termes. Les bombardements ont littéralement détruit presque toutes les villes, et la propagande mussolinienne a endormi les esprits italiens depuis les années 20, notamment à travers le cinéma appelé des téléphones blancs. La guerre et ses horreurs, les occupations sont un réveil brutal pour l’Italie qui réalise sa soif de vérité après des années de mensonges.

De plus, en 43 et suite à la destitution de Mussolini et à l’alliance du Roi avec les alliés, l’Italie vit une vraie guerre civile entre ceux qui continuent à soutenir les allemands et le fascisme et ceux qui au contraire se rangent avec les alliés. Une grande partie du monde du cinéma a quitté Rome pour suivre le gouvernement fasciste à Salò, les studios de Cinecittà deviennent un véritable camp de réfugiés où viennent s’abriter les romains sans toits.

C’est dans cette confusion, au milieu d’horreur et de violence que naît un mouvement qui sera le point de départ des différentes modernités cinématographiques européennes dans la deuxième moitié du XXème siècle.

Entre contraintes et élan de vérité

Le néo-réalisme n’est pas une école, il n’y a pas un manifeste autour duquel les réalisateurs se seraient réunis. Le néo-réalisme naît à la fois du besoin de vérité, des contraintes économiques et du manque de moyen. Cinecittà étant déserté par les professionnels et proche du champs de ruine, les cinéastes n’ont pas d’autre solution que d’abandonner les décors artificiels pour aller filmer à l’extérieur, au milieu des ruines, dans les banlieues misérables, dans les rues désertes, ou au milieu des foules se battant pour du pain. Les acteurs “légitimes”, connus et reconnus d’avant-guerre, sont pour la plupart exilés, on tourne alors avec des non-professionnels, des “vrais gens” qui racontent leur “vraie histoire”, ou bien des acteurs de cabaret et d’autres genres mineurs du théâtre.

Par refus de l’artifice, ainsi que par manque de pellicule, on fait le moins de prises possibles, les scènes sont souvent filmées en plan-séquence, le montage, associé au mensonge hollywoodien, est souvent réduit au minimum. De même, on voit une inversion des valeurs entre temps forts et temps faibles, les scènes “d’action” sont souvent ellipsées ou réduites au strict minimum et l’accent est mis sur les scènes d’inaction, les trajets etc., ce que l’on retrouve beaucoup par la suite dans le cinéma européen du XXème. La porte est ouverte à l’apparition du personnage-spectateur, contraire héros hollywoodien toujours en action.

Les thèmes de prédilection sont l’humiliation, le chômage et la pauvreté, les vols qu’elle oblige, parfois la prison montrée comme une injustice. Les scénaristes s’inspirent de ce qu’ils voient, de la misère qui se déroule au moment même du tournage. Rome ville ouverte (Rossellini, 1945) est tourné alors qu’effectivement la ville n’est pas encore tout à fait libérée, le but est de livrer un témoignage le plus proche possible du documentaire, sans pour autant renoncer à la dramaturgie qui permet l’identification et donc l’émotion.

 

Anna Magnani se bat contre les soldats allemands qui viennent d'emmener son amant dans Rome, ville ouverte

Deux figures majeures

Il est difficile de définir exactement qui et quoi rentre dans la case “néo-réaliste”, comme on a du mal à mettre une date de début et de fin, d’autant plus que le mouvement a continué à inspirer les réalisateurs européens pendant longtemps (la Nouvelle Vague n’aurait probablement pas existé sans le néo-réalisme). Si on fait souvent commencer le mouvement par Ossessione de Luchino Visconti (1943), c’est sûrement Rome, ville ouverte de Roberto Rossellini (1945) qui en est le premier grand succès et qui lui donne toute sa visibilité. Avec Paisà (1946) et Allemagne, année zéro (1948), Rossellini a réalisé la trilogie la plus représentative et la plus significative du néo-réalisme. Rome, ville ouverte décrit le monde sous-terrain de la Résistance italienne, Paisà retrace le parcours des libérateurs américains, du Sud vers le Nord en 6 petits épisodes qui correspondent à des lieux clés de la libération, Allemagne, année zéro, enfin, est le plus éloigné du néo-réalisme, et pourtant celui qui fut le plus remarqué et qui consacra Rossellini. On y voit un jeune allemand, Edmund, d’une douzaine d’année errant dans un Berlin détruit, dont la famille cherche à se retrouver et dans une Allemagne qui cherche à se remettre du nazisme.

 

Edmund, à droite, dans Allemagne, année zéro

Autre figure incontournable, Vittorio De Sica avec Sciuscià (1946), Le Voleur de bicyclette (1948), Miracle à Milan (1951) et Umberto D (1952) entre autres, livre des oeuvres plus portées sur le pathos mais non moins poignantes et qui lui vaudront deux oscars (Sciuscià et Le Voleur de bicyclette) et une Palme d’Or (Miracle à Milan).

Le mouvement s’essouffle vite dans les années 50, trop extreme pour faire long feu, mais ses quelques années de vie auront suffit à marquer profondément le cinéma italien et européen.

Si il faut choisir parce qu’on peut pas tout voir dans la vie je vous conseille  de regarder :

Rome ville ouverte, Roberto Rossellini (1945)
Allemagne, année zéro, Roberto Rossellini (1948)
Bellissima, Luchino Visconti (1951)
Le Voleur de bicyclette, Vittorio De Sica (1948)
Umberto D., Vittorio De Sica (1952)

Sources :

Le cinéma italien de 1945 à nos jours, Laurence Schifano

Article wikipedia sur le néo-réalisme
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