Interview : Saverio Costanzo théorise

par silenceonmange

La Solitude des nombres premiers, Saverio Costanzo (2011)

Réalisateur remarqué dans plusieurs festivals et plusieurs fois primé, Saverio Costanzo s’est attaqué pour son cinquième film à l’un des plus grands succès libraire transalpin des dernières années : La Solitude des nombres premiers de Paolo Giordano. L’art de l’adaptation d’un roman, surtout lorsque celui-ci a déjà eu beaucoup de succès, est un art risqué, Saverio Costanzo revient pour nous sur ce travail délicat.

Comment est né le projet d’adapter le livre de Paolo Giordano?

Il est né parce que mon producteur associé avait acheté les droits et me l’a proposé. Sur le coup je ne voulais pas le faire parce que ça me semblait trop populaire pour mon image, enfin, dans le sens que, comment dire, j’avais un peu peur de tant de public qui aurait attendu. Puis Paolo Giordano m’a convaincu. Déjà le livre avait deux images initiales très fortes, de douleur originelle, il réussissait à donner un contexte à la douleur originelle, un contexte, une couleur, une lumière, une situation, enfin c’étaient deux chapitres très réussis et partant de là j’ai pensé que je pouvais faire un bon travail sur la mémoire, aussi de l’époque, genre des couleurs de mon adolescence, mon enfance, c’était une histoire qui concernait ma génération… Alors j’ai fini par me convaincre.

Donc en fait l’envie est venue en travaillant?

Plutôt en travaillant, oui.

Et comment s’est passé le travail d’écriture, c’était difficile de collaborer avec l’auteur du livre?

Non, pas du tout parce qu’il n’était pas lié à l’histoire, il n’y était pas attaché de façon morbide, au contraire. Et on a été très libres de repenser cette histoire aussi, pour ce qui ne pouvait pas marcher au cinéma par rapport à ce qui était écrit. Il me semble que Paolo est un vrai écrivain parce qu’il n’est pas resté trop attaché… Tu sais on a tendance à rester très attachés à ce qui nous a porté chance, lui en revanche, quand on a commencé à travailler, c’est comme si il avait déjà fait le deuil de son histoire et allait de l’avant, concentré sur autre chose. Donc nous avons travaillé en grande harmonie.

Quels genres de changements avez-vous eu à faire?

Eh bien, énormément, énormément. Déjà la linéarité, le livre suivait une chronologie linéaire que l’on a décomposé dans le film. Le roman commençait vraiment avec les accidents des enfants, puis allait sur les adolescents, puis cet âge intermédiaire et puis les adultes. Nous on a laissé les adultes à la fin, mais l’enfance, l’adolescence et l’âge intermédiaire on les a mélangés. Ça me semblait plus juste pour ceux qui connaissaient l’histoire, pour pouvoir dépayser le spectateur. Le cinéma a pour moi la responsabilité de créer un dépaysement, pas de rassurer. Alors voir un film tiré d’un livre dont l’histoire est connue, c’est comme si ça limitait le pouvoir du cinéma qui doit au contraire pouvoir dépayser, remettre en question, surprendre. Si j’avais fait linéairement comme le livre, tout le monde se serait souvenu de ce qui allait se passer, l’idée de décomposition vient justement de la nécessité de raconter la même histoire mais de poser la question différemment, et donc de donner des réponses à qui connaissait déjà l’histoire qui soient différents de celles que lui-même s’était données en lisant le livre.

Et du coup le film a-t-il été bien reçu par les fans du livre?

A mon avis, le film a été mieux reçu par les non fans du livre que par les fans. C’est vraiment deux choses différentes, qui ont un public différent. Mais je suis content, Paolo aussi est content, c’est une autre chose qui naît, ce n’est pas deux choses identiques.

La fin du film aussi est différente du livre, un peu plus heureuse si on veut…

Oui, enfin, si on veut ! La fin du livre me semblait un peu idéologique (l’histoire repose sur la métaphore des nombres premiers voisins, deux nombres premiers qui se suivent sans jamais se toucher, comme les protagonistes, ndlr), je veux dire que ça doive finir avec eux séparés après tout ce qu’ils ont traversé ça me semblait idéologique, dans le sens que c’est ce qui se passe mais c’est comme si tu ne leur avais pas donné la responsabilité d’être adulte, c’est comme si même à la fin du livre ils restaient des adolescents qui se cherchent. La fin du film donne à ces deux-là la responsabilité d’être adultes, elle pose la main sur lui, prenant la responsabilité de l’amour. Donc ce n’est pas un « happy end » parce qu’après, commence l’aventure du couple, et là c’est le début des emmerdes ! Mais au moins c’est une fin, alors que dans le livre ça paraissait ne finir jamais.

L’atmosphère du film est très fantastique et proche du film d’horreur, c’est quelque chose que tu as ressenti à la lecture ?

Non, le livre n’avait rien de fantastique, en revanche il y avait beaucoup de douleur. Et je voulais réussir à rendre cette douleur accessible et j’avais besoin d’un imaginaire fantastique. L’imagerie du cinéma d’horreur donne beaucoup de liberté d’imagination et donc la douleur est immédiatement plus recevable par le spectateur, autrement le livre était porteur d’une douleur qui risquait d’apparaître parodique si elle était mise en scène sans filtre, et le filtre du fantastique me donnait la liberté de l’affronter.

Comment tu as choisi tes acteurs ?

Alors, Alba est une actrice très connue en Italie, Luca je l’ai trouvé dans une école de théâtre par casting, c’est son premier film.

Et ils t’ont plu tout de suite tous les deux?

Oui, oui, puis là tu dois trouver le couple aussi. Mais tous les deux sont des acteurs qui n’ont pas peur de risquer leur vie en jouant, ce sont des acteurs très courageux. Pour le film ils devaient perdre et gagner beaucoup de poids, c’est un sacrifice qu’ils ont fait pour les deux personnages, mais ça leur donnait aussi la possibilité de les rencontrer dans leur corps, ils se sont mis dans ce corps-là, et à mon avis ça les a aidés aussi à vivre cette expérience, d’avoir une expérience tangible, concrète, donc je crois que pour un acteur c’est toujours beau quand on te demande de mettre en jeu ton corps en premier, parce que tu trouves ton personnage sans psychologisme, sans théorie mais dans le concret.

Justement, d’où est venue l’idée d’utiliser le poids pour représenter le temps qui passe ?

Parce que c’était concret, déjà parce que le personnage féminin était anorexique, y avait cette base là. Et puis parce que j’avais besoin d’une ellipse où je n’ai pas besoin de trop expliquer ce qui s’était passé, mais que le corps puisse parler pour eux, enfin que ça soit choquant aussi cette image. Le cinéma selon moi est toujours un ensemble de théories, de pensées, de réflexions et de concret. Tu peux imaginer ce que tu veux, si t’as pas le temps de le faire… Et donc cette ellipse comme ça me donnait la possibilité d’être concret, pour le spectateur de comprendre immédiatement que beaucoup de choses c’est inutile que je te les raconte parce que ce que tu vois est clair et donc d’être plus lié à l’image et pas à une narration forcée.

Pourquoi avoir voulu Isabella Rossellini pour jouer la mère du garçon?

Parce que je l’ai vue dans ce film de James Gray, Two Lovers, dans lequel elle faisait un personnage semblable, et ça faisait longtemps que je ne l’avais pas vue jouer et je l’ai trouvée vraiment dans l’image que je cherchais. Puis c’est quelqu’un de très maternel mais qui a aussi l’inquiétude d’une mère, elle n’est pas seulement douce, elle a pleins d’aspérités. Et ce personnage selon moi, dans ces quelques traits, devait avoir avoir exactement cette caractéristique.

Dans le film la musique est très importante, plus que la parole même…

Oui, pour donner l’impression de solitude. Eux c’est comme si ils étaient toujours dans un monde très bruyant et confus et ne réussissaient pas à s’exprimer si ce n’est par leur silence, les regards qu’ils s’échangent. C’est comme la scène d’ouverture au théâtre, la musique à un certain moment s’interrompt et reste l’écho, et leur histoire c’est un peu celle-là, très bruyante puis elle s’interrompt mais reste la trainée de ce bruit… Pour donner vraiment l’impression de multitude autour, la vraie solitude est très bruyante, si on est capable de rester en silence, on n’est jamais vraiment seul en revanche c’est dans le bruit que l’on se sent encore plus seul.

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