Rencontre avec Nathalie Borgers

par silenceonmange

Le lendemain de la journée de la femme, mercredi 9 mars sortira Vents de sable, femmes de roc. Dans ce documentaire tourné dans des conditions extrêmes au coeur du Sahara, Nathalie Borgers décrit l’extraordinaire voyage des femmes Toubous qui tous les étés traversent le désert pendant 3 semaines éprouvantes pour aller cueillir et vendre des dates et ainsi acquérir leur indépendance économique. Dans cet entretien, la réalisatrice revient sur son film et sur le peuple Toubous dont la société complexe est aussi étonnante qu’intéressante.

Naissance du projet

C’est toujours un peu par hasard. Ici, c’est complètement par hasard, un autrichien qui habite la moitié de l’année au Niger, qui a eu vent de cette caravane de femmes qui est quelque chose d’assez particulier et d’assez unique et qui a trouvé que c’était une bonne idée d’en faire un film et l’a proposé à une société de production. Ils ont cherché un réalisateur, il m’ont proposé parce qu’il voulait que ça soit une femme et quelqu’un qui parle français aussi. Au départ je ne savais pas du tout si j’étais faite pour ce genre de film. Bien sûr ça m’intéressait d’aller dans le désert rencontrer des gens, comme peut-être pas tout le monde mais probablement beaucoup de gens. Je ne voulais pas faire un film ethnologique parce que je ne suis pas qualifiée, c’est pas mon truc, alors je m’étais dit « qu’est-ce que je vais faire là-dedans, est-ce que je vais vraiment trouver un film à faire ? ». J’y suis allée et c’est la rencontre avec les femmes qui a été déterminante et qui a fait qu’après j’ai continué. C’est elles, leur détermination, leur force, leur estime d’elles-mêmes qu’elles acquièrent grâce à cette caravane, qui est difficile, c’est tout ça qui m’a plu et autour duquel j’ai pensé que je pouvais bâtir mon film.

Un point de vue non-ethnologique

Je ne voulais pas faire un film ethnologique mais je voulais que le film soit « ethnologiquement juste ». C’est pour ça que j’ai quand même fait appel à un ethnologue spécialiste des Toubous, pour comprendre, être juste mais l’idée n’était pas de faire un film explicatif. C’était de montrer ce qu’il y a d’universel dans leurs questions, leurs préoccupations tout en étant dans un environnement complètement différent du notre. Un peuple qui est dans des conditions géographiques, climatiques, un environnement social aussi organisés différemment et qui pourtant a des préoccupations auxquelles on peut complètement s’identifier : l’amour, les relations, la liberté, l’indépendance économique… C’est universel.

La rencontre

On avait un guide et une traductrice avec nous qui nous on facilité le contact avec les Toubous, souvent ils étaient de la famille car les familles sont assez étendues. Dans un premier temps, les femmes se sont demandées pourquoi je m’intéressais à elles, parce que c’était quand même la première fois que ça se faisait. Et surtout par rapport aux quelques femmes avec lesquelles j’ai une plus grande affinité, comme je suis revenue une deuxième fois et une troisième fois, avant de tourner le film, y a eu un lien qui s’est créé, y a quelque chose qui s’est passé quand elles ont compris que je n’étais pas une touriste, qu’elles m’intéressaient vraiment, y a un lien qui s’est créé. Parfois c’est difficile à cause du décalage économique, difficile à gérer. Y avait des femmes qui voulaient que je les paye pour parler avec elles, là j’ai dit que c’était pas mon truc, que je faisais du documentaire, je suis allée voir d’autres personnes et là où ça s’est bien passé les choses ont continué. Ce décalage économique n’est pas simple à gérer au début car ce n’est pas un petit décalage économique, c’est un immense décalage économique.

J’y suis donc allée trois fois avant le tournage. La première fois j’ai rencontré Amina et Domagali et Mariama je l’ai trouvée la deuxième fois. Là je me suis dit que j’avais une histoire intéressante. Je suis revenue une troisième fois pour leur dire que le film se faisait vraiment, au début je ne savais pas du tout si on allait trouver le financement.

Et les hommes ?

C’est pas moi qui m’occupait de la relation avec les hommes, mais évidemment elle était très importante parce qu’il fallait avoir l’autorisation des hommes, sauf pour les veuves comme Domagali. Ils étaient étonnés au début, comme les femmes étaient étonnées qu’on s’intéresse à elle, mais une fois qu’on leur a expliqué cette caravane, cette indépendance économique, ils ont compris. Ils sont assez fiers de ce que font leur femmes, du fait qu’elles soient aussi fortes et résistantes.

Une société inégalitaire qui valorise la résistance

C’est une société assez intéressante, autant c’est une société inégalitaire où la femme vaut la moitié de l’homme globalement, inégalitaire et clairement patriarcale, et en même temps y a une vraie place pour la résistance à l’intérieur, la résistance est très valorisée (cf. parties sur le Yollumi et le divorce, ndlr). Peut-être parce qu’il y a beaucoup d’oppression aussi, la résistance fait partie de cette culture. L’âpreté de la vie et la dureté de la vie concernent l’environnement géographique, climatique, social, relationnel, tout est assez âpre, tout est assez rugueux. Et du coup la résistance est valorisée à l’intérieur d’une réalité qui est aussi âpre en fait.

Le Yollumi (deux premières années du mariage)

C’est une période important pendant laquelle le mari vit dans le campement des parents de la fille. Il doit faire des travaux pour son beau-père et c’est comme ça qu’il apprend un peu à connaître sa femme parce qu’en fait il ne la connaît pas du tout. Et la femme pour obtenir le respect doit s’en courir toutes les nuits et éviter son mari. C’est une coutume qui protège les filles mariées jeunes, le problème c’est que parfois c’est un peu abrupt et violent quand les maris les attrape. Ça reste dans l’âpreté des relations.

Le divorce

On est dans un pays musulman donc c’est l’homme qui répudie sa femme. Pour l’obtenir il faut que cette période de Yollumi passée la femme continue de se refuser à son mari, que ça soit chanté. Dans les mariages, par exemple, les filles chantent les louanges à leurs ancêtres mais elles peuvent éventuellement chanter « la fille d’untel ne veut plus de son mari », ça va être une façon de faire savoir à tout le monde qu’elle ne veut pas de ce mari. Après ça dépend, si le père est sympa il va intercéder, rendre les chameaux de la dot, mais c’est le mari qui décide finalement. Par exemple Mariama voulait divorcer, elle n’avait rien d’objectif à reprocher à son mari, c’était un jeune plutôt sympa, mais elle voulait pas être mariée en fait. Du coup, elle est allée auprès du juge local avec son père qui a simplement demandé un chameau de plus au mari et a finalement laissé sa fille. Ça dépend aussi de la ténacité de la fille, de sa capacité de résistance, et de résistance aux coups comme on l’entend pour Amina. Même si c’est très difficile à obtenir, un divorce s’il est obtenu sera fêté aussi fortement qu’un mariage. Une fois que les femmes sont divorcées, elles sont libres et peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps. D’ailleurs c’est comme ça que les garçons ont leurs premières expériences sexuelles en général, parce que la fille doit être vierge mais le garçon non, d’autant plus qu’ils se marient assez tard, 28-30 ans, parce qu’il leur faut parfois des années pour rassembler la dot de 10 chameaux, et donc ils ont des liaisons avec les femmes divorcées. Être divorcée trop longtemps n’est sûrement pas bien vu mais la liberté de la femme divorcée n’est pas du tout discutée. Il y a quand même environ 30% de divorces, et comme les mariages sont arrangés, quand une femme se bat contre son mari on ne trouve pas ça bizarre parce qu’on a espéré que c’était le bon choix mais si ça ne l’est pas on n’est pas étonné.

Les protagonistes du film ont-elles vu le résultat ?

Malheureusement pas encore. J’étais sur le point d’organiser avec l’Ambassade de France une projection et c’était avant que les otages français soient tués, il était question que j’aille maintenant vers mars mais tout ça est remis, voyager dans cette région est impossible en ce moment. Ça m’attriste beaucoup parce que c’est toujours cette inégalité permanente qui se perpétue sur le fait même de montrer les films, parce qu’aller là-bas c’est cher et dangereux. Ça serait la moindre des choses d’aller leur montrer le film, pour l’instant je n’ai pas encore l’occasion et je ne sais pas quand je l’aurais pour des raisons financières et de sécurité.

Entretien réalisé pour Toutlecine.com où vous pouvez le retrouver ainsi que ma critique du film.

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