La critique de films a-t-elle encore un rôle? —Suite et fin.

par silenceonmange

III. La critique de film traverse-t-elle vraiment le couloir de la mort ?

Wonder Woman peut-elle sauver la critique française?

Les perturbations du domaine critique évoquées sont réelles et remettent en question la place du critique dans le monde culturel actuel. Cependant, il serait exagéré d’une part de penser que la critique n’a plus de rôle à jouer et, d’autre part, que cette remise en cause est inédite. Régulièrement, la critique s’est remise en question à travers des tables rondes, des numéros spéciaux ou simplement des articles questionnant chaque évolution du cinéma et se demandant si elle pouvait toujours exister. Et c’est lors d’une table ronde organisée par Les Cahiers du cinéma que Cyril Neyrat se réjouit de la disparition d’une pensée trop clôturée, où les rencontres entre les différents domaines de réflexion étaient finalement trop violentes et cherchant à produire des débats constructifs en faisaient finalement qu’asphyxier la critique de cinéma.
« Nous en sommes à une autre étape de la relation entre la critique et les autres champs de la pensée. Par le passé, les rencontres étaient fortes, mais elles pouvaient être un peu grossières, sommaires, du fait de la séparation nette de champs très déterminés par des théories « dures ». D’un autre côté, les mariages du cinéma et de la sémiotique ou de la psychanalyse ont accouché de monstres. Cette époque est révolue, et c’est tant mieux, mais son héritage positif réside dans la digestion des théories, la dissémination des autres champs de la pensée dans une critique de cinéma qui a reconquis son autonomie, mais s’est enrichie au passage d’outils plus fins, permettant une approche plus précise et diverse des films. » (Cyril Neyrat, Les Cahiers du Cinéma, 2007)
L’expérience des années 50-60 et jusqu’au années 80 a donc enrichi la réflexion cinématographique actuelle. Si les débats semblent stériles à cause de leur manque de virulence, ils sont en réalité plus fins et plus riches. Il est normal qu’après avoir poussé certaines philosophies et idéologies à leur extrême la critique revienne à une vision plus modérée, mais cela ne signifie pas pour autant qu’elle a perdu sa raison d’être. »

D’autre part, le développement d’Internet et la possibilité offerte à tout internaute d’exprimer son avis n’est pas à considérer uniquement comme une évolution qui se ferait au détriment de la critique. Si Michel Ciment invente le terme de « Triangle des Bermudes [de la critique] » ou de « terrorisme intellectuel » pour signifier le glissement vers une pensée unique, vers la domination du copinage qui ferait que les mêmes films et réalisateurs seraient toujours encensés et d’autres, qui n’auraient pas fait leur armes à la rédaction des Cahiers du cinéma, seraient toujours dénigrés, on ne peut alors que se réjouir qu’aujourd’hui il est possible de publier et de diffuser ses articles sans avoir à suivre une ligne de conduite dictée, plus ou moins autoritairement, par un journal. Les blogs de cinéma, de plus en plus nombreux, s’ils ne proposent pas tous des articles de qualité, ont cependant l’avantage de permettre l’expression d’une opinion qui diverge de celle de l’establishment critique. De plus, la gratuité et la facilité d’accès permettent un élargissement du lectorat et une plus grande interaction avec lui. S’il est possible d’écrire à une revue ou à une émission comme Le Masque et la plume, en admettant que l’on ait une réponse, le dernier mot revient toujours au critique. Il n’est pas possible d’instaurer un vrai dialogue, alors qu’Internet permet de commenter, de discuter les articles avec leur auteur ou avec les autres lecteurs de façon beaucoup plus satisfaisante. D’une part grâce à l’immédiateté, un mail ou un commentaire sont tout de suite visibles et la réponse peut être très rapide alors qu’un courrier prend du temps. Internet présente donc plusieurs avantages qui en font plutôt une évolution positive pour la critique, bien qu’elle y doive constamment se justifier et rappeler la spécificité de son travail.

Il y a, enfin, une permanence du geste critique qui ne peut être remis en cause par les évolutions culturelles et technologiques. Si les films changent, le support de la critique change, le public change, le geste reste toujours le même. L’envie de parler des films, de les expliquer, de partager son amour avec d’autres spectateurs demeure malgré tout, ce que Jean-Michel Frodon explique lors de la table ronde des Cahiers du cinéma de 2007 :
« Les films appartiennent à leur temps, notre regard sur eux appartient au présent, notre manière de réagir, de réfléchir et d’écrire est aussi inscrite dans une histoire. Mais l’acte en tant que tel, en tant que construction d’une relation entre deux gestes créatifs, l’œuvre critiquée et la critique elle-même, possède une forme de permanence. »
En se remettant continuellement en question, la critique fait preuve de lucidité quand aux difficultés auxquelles elle doit faire face, mais n’oublie pas que sa parole reste nécessaire à l’existence du cinéma en tant qu’art. C’est surtout ce rôle que la critique doit jouer, comme elle l’a toujours fait.

Si les évolutions et changements que subit le cinéma contemporain forcent un questionnement profond de la critique sur sa place et sa fonction, ils ne justifient pas totalement l’auto-apitoiement dont elle aime souvent faire preuve. La disparition de nombreuses revues est certes inquiétante mais il reste des revues importantes dont l’autorité n’est pas discutée. De plus, ce n’est qu’en cherchant à s’approprier les nouveaux médias et en s’adaptant que la critique peut reprendre une place dominante dans le panorama culturel, mais sans oublier, comme le rappelle Stéphane Delorme, que « au fond, la « situation du cinéma contemporain »  n’affecte pas [le] geste [critique]. »

BIBLIOGRAPHIE

•    HOUBEN Jean-François, Feux croisés sur la critique, dix-sept entretiens, Paris, Editions du Cerf, 1999

•     PREDAL René, La critique de cinéma, Paris, Armand Colin, 2004

•    TRUFFAUT François, « A quoi rêvent les critiques » in Les films de ma vie, Paris, Flammarion, 1975

ARTICLES

•    « Table ronde sur la critique », Les Cahiers du cinéma, février 1984, n°356

•    « Table ronde : fonctions critiques », Les Cahiers du cinéma, décembre 2007, n°629 (texte intégral sur http://www.cahiersducinema.fr)

•    CIMENT Michel, « du Pré carré au Triangle des Bermudes ou les ravages de la pensée unique », Positif, octobre 1997, n°440

•    DOUCHET Jean, « L’art d’aimer »,  Les Cahiers du cinéma, décembre 1961, n°126

•    PERRON Eric, « Michel Ciment sur la critique en France », CinéBulles, hiver 2006, volume XXIV, n°1

•    « Patrice Leconte aux critiques : stop la violence ! », interview de Patrice Leconte par Olivier Séduret, Libération du 25 octobre 1999

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