La critique de films a-t-elle encore un rôle? -2-

par silenceonmange

2. Pourquoi une remise en question de la critique aujourd’hui ?

L’idée du rôle du critique de films que nous avons développée jusqu’à présent est surtout basée sur une conception du cinéma qui remonte à la Nouvelle Vague. Or, depuis une dizaine d’année, voire depuis les années 80 et la création de Canal+, le cinéma est en pleine mutation. Alors qu’il a longtemps été le loisir dominant, la démocratisation et la profusion de l’offre télévisuelle ont fait qu’il n’est désormais plus le seul moyen de voir des films et par conséquent d’autres loisirs lui sont préférés. Selon René Prédal, le cinéma aurait été détrôné par la « trilogie télévision-voyages-restaurants », ce qu’on peut voir dans des émissions qui réunissent des éléments de cette trilogie comme « Un dîner presque parfait » ou « Pékin Express », dont le succès illustre l’engouement des français pour ces loisirs. Si le cinéma est en perte de vitesse, il va de soi que les revues perdent aussi de leur importance, plusieurs publications majeures ont même disparus depuis les années 90. Le critique, qui était au centre de toutes les attentions parce que le cinéma y était, se retrouve à parler d’un loisir parmi d’autres, un loisir qui ne fait plus l’objet de débats de société. Jean-Michel Frodon utilise la formule suivante : « Personne ne peut avoir aujourd’hui la stature d’un Chaplin ou d’un Welles parce qu’ils étaient les géants d’un art et d’un médium qui était lui-même géant ». Comme les réalisateurs dont il parle, le critique a perdu de sa grandeur. Il est donc normal dans ces conditions de remettre en question le rôle de la critique : parler de quelque chose qui intéresse de moins en moins a-t-il vraiment un sens ?

Ce qui remet en cause le rôle de la critique de films, c’est aussi la place de plus en plus importante que prend le marketing des films, ce que Michel Ciment remarque lors d’une conférence tenue au Festival International de Films de Montréal, dont une partie est retranscrite dans le CinéBulles de l’hiver 2006 : « Je pense que la critique a beaucoup moins d’impact qu’elle n’en avait autrefois. ( …) Elle a moins d’impact en raison du merchandising qui domine notre époque,  le bombardement publicitaire, (…) cette façon de monopoliser les choses. » Les émissions de télévision qui invitent les équipes des films pour en faire la promotion et des magazines tels que Studio ou Première prennent de plus en plus d’ampleur. Seulement, ce n’est pas une critique rigoureuse des films qui y est proposée, il s’agit de publicité ou d’articles cherchant à aller dans le sens du public et suivant les chiffres d’entrées. Cette façon de parler du cinéma dans le seul but de pousser les gens à aller voir les films qui peuvent se permettre la plus grande visibilité prête à confusion quand au rôle du « vrai » critique tel que l’on a pu le définir dans une première partie. La distinction entre la promotion d’un film, visant une efficacité immédiate, et une critique, cherchant à approfondir la compréhension du film, est de moins en moins nette. C’est ce qui explique des phénomènes comme « l’affaire Patrice Leconte » fin 1999 lorsque le réalisateur s’en était pris à la critique qui n’avait pas aimé son film, l’accusant de ne pas soutenir le cinéma français et d’être la cause des mauvais chiffres d’entrée du cinéma français. Or, le rôle de la critique n’est pas de faire de la publicité ou d’attirer les foules vers certains films plutôt que d’autres, elle en serait de toute façon bien incapable, de nombreux exemples montrent le faible pouvoir de la critique dans ce sens. Cet amalgame est néanmoins nocif, la critique ne remplissant pas un rôle qui n’est pas le sien, elle est de plus en plus dénigrée ce qui laisse encore plus de place pour les émissions et les magazines de marchandising.

De plus, Internet permet aujourd’hui à un plus grand nombre de personnes de s’exprimer au sujet des films, par exemple sur des sites comme Allociné.fr qui réservent un espace dédié aux avis des internautes ou sur des blogs qui peuvent prendre la forme de revue de cinéma en ligne, mais pas nécessairement le fond. Si Truffaut pouvait déjà écrire en 1975 la célèbre formule : « Chacun a deux métiers, le sien et critique de cinéma », à l’époque l’écrit était réservé au critique et l’oral au simple avis de spectateur. Aujourd’hui, les deux sont écrits d’où une confusion entre opinion avisée du critique spécialisé et avis de quidam. Ce phénomène a bien été noté par Jean-Philippe Tessé lors que de la table ronde des Cahiers du cinéma sur la critique en 2007 :
« L’hystérie de la démocratie d’opinion telle qu’on la subit aujourd’hui, la haine de l’expertise (attention : je ne dis pas qu’un critique professionnel est un « expert », ou qu’il fait autorité), tout cela change la donne. Non seulement le critique est perçu comme une voix parmi d’autres (à égalité avec l’anonyme ou le pseudonyme d’Internet), mais surtout il y a une méfiance énorme par rapport à la critique, une suspicion. »
En plus d’être comparée au discours publicitaire des magazines et émission télévisées, la critique est aussi ramenée au niveau d’opinion personnelle dont la valeur est discutable et égale à celle de n’importe qui. Sans vouloir prétendre à l’infaillibilité du critique de cinéma, il s’agit néanmoins d’un métier à part entière, pourtant, de plus en plus de gens se sentent suffisamment compétents pour prétendre pouvoir faire la même chose que le critique.

Enfin, le contexte intellectuel a beaucoup changé depuis les années glorieuses des revues de cinéma. L’époque des débats enflammés, des conflits idéologique est révolue car le monde bipolaire dans lequel ces affrontements étaient possibles est lui-même révolu.  Aujourd’hui, l’heure est plutôt à un consensus général autour des films, ce que Jean-Michel Frodon appelle du « terrorisme intellectuel ». Les divergences d’opinion qui nourrissaient les débats autour du cinéma n’existent plus laissant la place à une adhésion commune aux même idées, aux même idéaux esthétiques et donc aux même films. De plus, la confrontation avec d’autres domaines est moins violente, parce que les frontières sont moins nettes. Ce qui peut sembler une ouverture positive correspond en réalité à la disparition d’une possible confrontation avec une pensée en contradiction comme l’explique Eugenio Renzi :
« Il y avait alors un vrai dialogue, avec des pensées autonomes qui avaient leur légitimité ailleurs. Aujourd’hui, ce partage-là n’existe plus. Non parce qu’il n’y a plus personne pour réfléchir, mais parce qu’il n’y a pas vraiment de frontière où la critique s’arrêterait, et où un vrai interlocuteur commencerait à répondre. Il n’y a plus de contradicteur. […] Aujourd’hui, on continue à lire et à s’intéresser à ce qui se produit ailleurs, dans le domaine de la pensée, mais les différences étant moins nettes, le dialogue est moins productif. « 
Ce manque d’un contradicteur affaibli le débat critique et le rend moins intéressant. Les lecteurs sont toujours plus attirés par la controverse, la dispute, la polémique que par le consensus. Tous ces éléments nouveaux, qui sont surtout liés à une évolution du cinéma et des médias, mais aussi à un changement des postures intellectuelles, font que la critique est en perte de vitesse et semble avoir un rôle de plus en plus réduit.

Rendez-vous sur Hellocoton !

Publicités