Oh Fémis, si tu savais.

par silenceonmange

On m’a reproché de trop dévoiler l’intrigue de Dog Pound sur MadmoiZelle. Je crois que ce reproche naît d’une incompréhension de ce que je considère être le rôle du critique. Or, ça tombe bien, j’ai tenté le concours de la Fémis cette année, et le sujet sur lequel j’ai sué jour et nuit était justement le suivant : « La critique de film a-t-elle encore un rôle ?  » Je ne sais pas si l’ensemble de l’oeuvre est très intéressante, apparemment pas vraiment vu la note que j’ai eue, mais ma première partie donnait ma définition du critique et de son rôle, aujourd’hui et hier. Alors, histoire d’en faire profiter le monde entier, je vous propose cette première partie ainsi que l’intro de mon dossier. Si vous êtes captivés, vous pourrez réclamer la suite du devoir qui est plus historique.

Et j’espère en tout cas que cette première partie me fera pardonner les révélations que j’ai pu faire sur Dog Pound. Et que je ferai sûrement pour d’autres films. Ca donne un assez long billet, j’en voudrai à personne de ne pas lire et de ne pas demander la suite.

La critique de films a-t-elle encore un rôle ?


Qu’est-ce qu’une critique de film ? Il s’agit d’un commentaire écrit ou oral au sujet d’un film donné et visant à livrer un jugement esthétique, une évaluation des qualités et des défauts du film. Il est important de faire la différence entre le critique et l’universitaire, car malgré le rapprochement de plus en plus étroit des deux milieux, leurs gestes sont très différents. Le critique travaille essentiellement le ressenti, l’émotion, sa subjectivité alors que l’universitaire tend à l’objectivité à travers une analyse scientifique du même objet. De plus, le public n’est pas le même : une critique cherche à viser le plus grand nombre de personnes alors qu’une analyse universitaire ne sort généralement pas du milieu savant de la recherche. La longévité de revues telles que Les Cahiers du cinéma ou Positif semble indiquer que la critique française est bien établie de façon permanente.

Pourtant, le cinéma vit depuis une dizaine d’années voire une vingtaine, de grands changements : des nouveaux supports, des nouvelles conditions de visionnements, impliquant une baisse de la fréquentation des salles, des nouvelles techniques modifient l’objet « film » et donc remettent en question le rôle de la critique qui doit s’adapter aux mutations de l’expérience cinématographiques. La diffusion et la commercialisation des films ont elles aussi beaucoup changé, venant ainsi empiéter sur le rôle d’attireur de foule que pouvait avoir le critique. Dans ce nouveau contexte, la critique de films est-elle condamnée à laisser place à l’analyse savante et au marchandising ?  Quel rôle la critique de films peut-elle jouer aujourd’hui ? Il faut pour répondre à ces questions d’abord se demander quelle a été traditionnellement le rôle de la critique, puis détailler et analyser ce qui aujourd’hui change pour voir enfin que, si la critique doit s’adapter à un nouveau contexte, son rôle fondamental reste toutefois le même.

I. Qu’est-ce qu’un critique de films ?

On attribue souvent au critique le rôle de guide, son rôle serait de diriger le spectateur vers les bonnes affaires, les films où il en aura pour son argent. A lui de distinguer les bons et les mauvais films afin que l’on ne se trompe pas en achetant notre billet, et si l’on ne passe pas un moment agréable, ce sera de la faute du critique qui nous aura mal indiqué. Cette fonction supposée que l’on attribue exclusivement au critique de films et pas au critique d’autres arts (sauf peut-être pour le théâtre) naît de ce que le cinéma est pour beaucoup un divertissement avant d’être un art.  Bien que les critiques n’assument pas ce rôle de guide, les lecteurs le leur confère souvent. C’est pourquoi il est important de distinguer deux types de critiques : la critique à lire avant la vision du film et la critique à lire après. La première, celle qui prend naturellement le plus en charge le rôle de guide, se trouve plutôt dans les quotidiens alors que la deuxième est à chercher dans des revues mensuelles spécialisées telles que Les Cahiers du cinéma ou Positif. Le rôle de guide, bien que ce soit le plus connu, est le plus secondaire car il ne s’intéresse qu’à une fonction réductrice du cinéma, s’adresse à un public qui n’ayant pas encore vu le film ne peut qu’accepter ce que le critique dit sans qu’une réflexion ou un débat en découle. « Aussi, la critique approfondie ne joue-t-elle pleinement son rôle qu’APRES la projection, quand le lecteur a vu le film et que peut alors s’engager un fructueux échange […] tandis que la critique d’AVANT, celle de guide aidant à déterminer le choix du spectateur […] peut se contenter de quelques renseignements simples. » (René Prédal in La critique de cinéma, 2004)

Nous nous intéresserons donc ici surtout du rôle que peut jouer la critique « d’après », car plus riche et approfondie. Il était cependant important de noter que la critique de films peut avoir différentes formes et fonctions.

Une des premières fonctions de la critique, à l’époque de la naissance du cinéma lui-même, a été de faire exister le cinéma culturellement. Ce sont  des critiques comme Canudo, l’inventeur de l’expression « 7ème art », qui ont légitimé le cinéma en tant qu’art. Dès ses débuts, le cinéma a provoqué des débats et des disputes violentes chez les critiques, autour des films comme autour d’une certaine conception de l’art. On peut penser par exemple à l’opposition historique entre Les Cahiers du cinéma et Positif, qui a trouvé son apogée dans les années 50-60, chaque revue défendant ses films, ses auteurs, opposition que Michel Ciment résume comme une opposition du « cinéma politique contre le cinéma esthétisant ». Le débat d’idée est le meilleur moyen de faire vivre un art, de le faire exister car le débat maintient la pensée réveillée et active alors que le consensus fait taire les esprits qui, ayant trouvé un accord, ne ressentent plus le besoin de faire avancer la réflexion. Un regard attentif est fondamental car comme le dit Michel Ciment : « l’artiste n’existe que sous le regard du critique. Il n’existe pas d’artiste sans commentaire artistique ! La mort du commentaire signifie la disparition de l’artiste. »(Feux croisés sur la critique, dix-sept entretiens, entretien de Jean-François Houben,1999), remarque illustrée par l’exemple de Howard Hawks, devenu artiste à partir du moment où la critique l’a considéré comme tel. Ainsi, le critique a pour rôle de faire exister le cinéma, on pourrait dire qu’il a pour rôle de faire exister tous les cinémas. C’est aussi son rôle que d’attirer l’attention du public sur des films difficiles, dont les auteurs sont méconnus ou dont les pays géographiquement et culturellement éloignés. Toujours selon Michel Ciment : « Il est tout à fait fondé – c’est même son rôle irremplaçable – que la critique défende des œuvres difficiles, ou venant de cinématographies lointaines que le grand public n’acceptera que peu à peu en se familiarisant avec leurs auteurs. » («du Pré carré au Triangle des Bermudes ou les ravages de la pensée unique », Positif, octobre 1997, n°440)

Le critique est celui qui fait le lien entre un certain cinéma et son public. Il doit donc savoir découvrir, trouver des films méconnus ou méprisés. Ce rôle du critique est fondamental : le regard seul ne suffit pas à faire exister le cinéma, il faut pour cela un regard critique, source de réflexion et qui cherche à comprendre ce qu’il voit et surtout qui se charge d’être l’intermédiaire, le « passeur » selon l’expression de Serge Toubiana, entre l’œuvre et son destinataire.

Le critique a donc pour mission de faire le lien entre le spectateur et le film à travers l’explication, c’est-à-dire d’apporter au spectateur une meilleure compréhension du film grâce à des outils et une culture que ce dernier ne possède pas nécessairement, comme l’explique Stéphane Delorme : «Un bon critique est un bon spectateur. Il a vu des choses ; il va les formaliser, les écrire et trouver dans l’écriture d’autres éléments d’analyse, d’autres idées. Mais il doit réussir à transmettre l’expérience et « donner à voir » au lecteur des choses qu’il a peut-être vues sans les avoir remarquées. Ces éléments se sont marqués en lui, mais il ne les a pas remarqués. La critique est à juger à l’aune de cette transmission. »(« Table ronde : fonctions critiques », Les Cahiers du cinéma, décembre 2007, n°629) A travers ses textes, le critique cherche à provoquer une réflexion, à faire lumière sur certains points du film qui peuvent poser problème ou qui au contraire peuvent sembler anodins mais ont une signification plus profonde.

Enfin, la qualité et le rôle les plus importants chez un critique, c’est Jean Douchet qui nous les donne dans un article paru dans Les Cahiers du cinéma en décembre 1961 : «  La critique est l’art d’aimer. » De toutes les critiques d’arts, la critique de film est celle où l’amour et la curiosité priment le plus fortement la connaissance théorique. Dans ce même article, Jean Douchet préfère le terme « d’amateur » à celui de « critique » car : « le critique attitré, hélas, n’est point forcément amateur, tandis que l’amateur, même s’il ne sait s’exprimer, révèle par son choix une attitude critique. » Le vrai critique est celui qui aime le cinéma car en plus de révéler « une attitude critique », cela sous-entend une certaine exigence envers le cinéma qui permet de juger de façon pertinente les films. Le vrai critique est donc cinéphile, il doit savoir transmettre son amour pour le cinéma et ainsi donner envie à ses lecteurs de fréquenter les salles noires et de voir des films.

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