L’eucharistie du collagène

par silenceonmange

La Comtesse (The Countess), Julie Delpy (2010)

Y a des films, comme ça, qui ne donnent pas très faim. D’une part, l’étalage d’hémoglobine est généralement peu ragoutant –bien qu’il puisse donner envie de foie (de veau) et de Chianti. D’autre part, certains films proposent des réflexions si riches que pour une fois on en oublie, momentanément bien sûr, son estomac.

Le dernier film de Julie Delpy, trop longtemps après 2 days in Paris, est un des films les plus intelligents que j’ai vu depuis un moment. Le superlatif ne fait pas partie de ma religion mais il faut savoir l’utiliser quand il s’impose : La Comtesse est vraiment un film des plus intelligents. En retraçant l’histoire et la légende de cette comtesse hongroise aux mœurs vampiresques, cougar avant l’heure, qui aurait eu l’habitude de se baigner dans le sang de jeunes vierges, croyant ainsi préserver sa jeunesse et son beau teint, le film arrive à aborder sans lourdeur des problèmes aussi intemporels que foncièrement actuels comme les relations homme-femme, le refus de vieillir, le pouvoir et la lutte pour l’obtenir, la différence entre réalité historique et mythe ou légende.

J’ai dit « sans lourdeur » pour ne pas dire « avec légèreté » ce qui semblerait malvenu dans un film à tendance plutôt glauque et dont l’histoire est si sordide. Et pourtant, la légèreté ne signifie pas forcément superficialité. Ici la réflexion est profonde et le ton reste léger c’est-à-dire qu’il ne vient pas alourdir le film mais cherche au contraire à tirer vers le haut. L’image est nette, sobre, néanmoins très travaillée et très belle. Certains plans sont mêmes magnifiques, celui de Bathory se faisant emmurer par exemple reste longtemps dans la tête. La musique, composée par la réalisatrice elle-même (on se demande ce qu’elle ne sait pas faire – peut-être la cuisine !) est aussi très « juste ». Finalement, le film aurait facilement pu tomber dans le film d’horreur gore et tout noyer sous un tsunami de sang synthétique. Au contraire, c’est l’ellipse qui prévaut, si certaines scènes sont dures, ce n’est pas dû à des effets faciles mais à leur intensité. Lorsque la comtesse « teste » son instrument de torture pour la première fois, on la voit attendre sa douche de sang, on en voit une goutte tomber du plafond et c’est tout. Et n’est-ce pas pire finalement ? Ayant été biberonnée à Hitchcock plutôt qu’à massacre à la tronçonneuse, je crois fermement au pouvoir de l’imagination, à la force du « non-vu » sur lequel s’appuie beaucoup le film.

Si la légende de la comtesse Bathory est bien montrée dans le film, elle n’est jamais présentée ni comme réalité historique, ni comme mythologie farfelue. La comtesse n’est ni folle ni sadique, ni victime ni bourreau. Julie Delpy joue très habilement entre chaque extrême, en prenant toujours soin de ne pas apporter de réponse. Le but n’est pas de divertir ou de forcer l’adhésion à une lecture possible du mythe de la comtesse Bathory, c’est plutôt de lancer des hypothèses, toutes plausibles et qui provoque une série de questions et de réflexions. Si elle tuait vraiment les jeunes filles pour recueillir leur sang et l’utiliser comme élixir de jouvence, pourquoi le faisait-elle ? Etait-elle simplement folle ? Sa folie n’aurait-elle pas été provoquée par un chagrin d’amour provoqué par une soif de pouvoir ? Sa folie n’aurait-elle pas pu avoir été provoquée par un culte malsain de la jeunesse ? Par une peur obsessionnelle de la vieillesse, de devenir inutile et de la mort ? Ne vit-on pas une période de peur obsessionnelle de l’inutilité et de la mort ?

Pas le temps de penser à manger quand on a l’esprit aussi pris par un film, cela n’arrive pas souvent, mais ces moments de grâce cinématographique existent et il serait criminel de passer à côté.

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