Marie et Antoinette : deux pour le prix d’une

par silenceonmange

Marie-Antoinette, Sofia Coppola (2006)

Qu’ils mangent des brioches!

Article écrit par Flavia.

Tout le monde parle tout le temps des macarons Ladurée en évoquant Marie-Antoinette de Sofia Coppola. Pourtant, dans la profusion de pâtisseries, mets, entremets et plats divers, le macaron, de Ladurée ou pas, ne m’a vraiment pas marqué. A tel point que j’ai dû revoir très attentivement le film pour trouver lesdits macarons, un vrai Où est Charlie ? pâtissier. Non, ce qui est vraiment marquant ce sont les pyramides d’asperges, les gâteaux fourrés à la crème, recouverts de fruits de toutes les sortes et de toutes les couleurs. Le macaron est certes très complexe à réaliser, mais le résultat est un petit gâteau simple et sans prétention, loin des montagnes étouffe-chrétiens que Marie-Antoinette semble lui préférer. Et plus elle s’installe dans Versailles, plus les plats deviennent extravagants et prennent de place jusqu’à ne plus rentrer dans l’écran.

C’est que les montagnes de nourriture qui s’étalent à perte de vue dans le film ont un rôle purement esthétique, spectaculaire même. La vie de cour est une représentation théâtrale, du lever au coucher, et chaque instant, repas compris, doit « en mettre plein la vue ». L’accumulation de mets va de paire avec l’accumulation de bijoux, de tapisseries, de vêtements, de chaussures et la fameuse séquence de shopping effréné (celle dans laquelle Sofia Coppola a glissé une paire de converse qui a tant fait couler d’encre) établit très clairement le parallèle. Le jeu, la boisson, la nourriture, le « shopping » participent d’un même mouvement d’étalage de ses biens et de recherche de comblement d’un manque.  Quelle place pour le désir lorsque tout est disponible, le moindre caprice est satisfait avant même d’être formulé ? Les pâtisseries ne sont pas là tant pour être savourées que pour être simplement contemplées ou alors englouties sans demi-mesure, le plus souvent les innombrables petits chiens se chargent de goûter. Aucun personnage, et surtout pas Marie Antoinette qui a pourtant toujours un gâteau à la main, ne commente ce qu’il mange, comme tout le reste, cela n’a pas de valeur. A une époque où l’écart entre ceux qui ont à manger et ceux qui n’en ont pas est considérable, l’étalage et le gaspillage ont une valeur profondément dérangeante. Cette dimension provocatrice est annoncée dès la première image du film : Kirsten Dunst, allongée, alors qu’une bonne lui met ses chaussures, est entourée de gâteaux à plusieurs étages, elle passe son doigt dans le glaçage du gâteau le plus proche, le lèche et regarde ostensiblement la caméra, volontairement provocatrice. La débauche de nourriture est la meilleure représentation du faste versaillais, la plus obscène aussi.

Sauvés de l’indigestion

Article écrit par Charles.

Marie-Antoinette, troisième film de Sofia Coppola, est un portrait de la reine-enfant dans un cadre volontairement saturé de motifs de notre époque. Les limites du film sont criantes voire criardes : mise en scène d’une parade branchée dans des heures de troubles, complètement évincées. En dehors même du substrat historique (ou, précisément, de son absence), la représentation hype de la mélancolie d’une enfant télescopée malgré elle au sommet est ce qui dérange. Les défilés modes et gourmands de la belle, la pudibonderie silencieuse du roi (Jason Schwartzman coincé dans son rôle aphasique et asexué), les soirées rock, laissent un arrière-goût désagréable de saturation. Le luxe étale, même s’il a pour prétexte et conclusion la mélancolie du personnage, n’est pas loin de laisser le spectateur avec la nausée d’un repas trop copieux.

Ce serait sans compter sur l’interprète talentueuse qui accompagnait déjà Sofia Coppola dans Virgin Suicides, dont elle était l’égérie. Le véritable tour de force du film n’est pas sa plongée dans l’intimité dépolitisée d’une privilégiée, pas plus que dans le retournement qui consiste à saturer une intrigue du XVIIIème siècle de motifs dans l’ère du temps – de notre temps. Ce ne sont là que gadgets qui participent en un sens de la tendance bourrative « gros gâteau à la crème » du troisième film de Coppola IIème du nom.

Le tour de force de ce film, il est donc dans son interprète : la délicieuse Kirsten Dunst qui apporte à Marie-Antoinette une véritable bouffée d’air frais. Sa moue amusée crée une correspondance entre les temps que la musique ne parvenait pas à construite. L’intrusion de sa silhouette, emblématique de la jeune fille moderne, est un ferment d’instabilité du récit. L’actrice est en porte-à-faux avec son rôle et c’est par là seulement que le désir peut prendre son envol. Elle parvient à libérer le film de son intrigue pesante (spleen d’une reine trop gâtée qui ne s’émancipe que quand sa frustration est assouvie) en l’emportant dans un tourbillon temporel et référentiel. Autrement dit, si les époques et leurs éléments emblématiques se mélangent et se brouillent réciproquement, c’est grâce à l’actrice plus qu’aux détails instillés par la réalisatrice.

Il faut la voir nue au réveil face à la rigidité des conventions, avec un air malicieux : là où on pensait trouver une incarnation de Marie-Antoinette, c’est Kirsten Dunst qu’on voit. Le film profite de cette bouffée d’air pour s’épanouir. D’abord portrait d’une reine gamine, il devient celui d’une actrice enfermée dans la carapace d’un autre temps et qui en profite pour devenir l’une des plus prometteuses d’aujourd’hui. Sa légèreté va bien au-delà de son rôle pour atteindre l’agréable indolence d’une jeune fille moderne. Par là, le film se détache du faste indigeste de son propos et tiens sur le fil de la mise à nu de sa délicieuse actrice. Si on est en fin de compte peu sensible à la représentation du désarroi de la reine contrainte à quitter Versailles, le dernier regard de l’actrice se charge toutefois d’une mélancolie à cent lieues de la référence historique.

Suggestion du chef : accompagner le film d’une coupe de champagne rosé — assez chic pour aller avec l’étalage de son propos, assez agréable pour que votre esprit s’en détache et se mette à danser, avec le film, like bubbles in a glass of champagne.

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