Tradition et émancipation : la salle à manger des Weir

par silenceonmange

Freaks and geeks, Paul Feig (1999-2000)

Article écrit par Charles.

Comme le titre de la série l’indique, Freaks & Geeks est faite de l’alternance entre deux groupes : d’un côté les marginaux auxquels se mêle la fille Weir (les freaks), Lindsay (Linda Cardellini) ; de l’autre les bons élèves fous de jeux de rôles : Sam (John Francis Daley) et ses copains geeks. Heureusement les personnages ne se cantonnent pas à ces « castes » : le propos de chacun des dix-huit épisodes est précisément de circuler ENTRE ces extrêmes, de les confronter, de s’affranchir des stéréotypes.

Il y aurait beaucoup à dire sur les repas ou en-cas de la série, les ados à la cantine, le goûter de Bill Haverchuck ou ses allergies… Mais l’espace familial de la salle à manger est un lieu particulier: celui d’une confrontation non seulement entre les enfants Weir et chacune des deux tendances dans lesquelles ils semblent se fondre ; mais aussi entre les générations, avec Harold et Jean, les parents stricts et affectueux, autoritaires et, en un certain sens, compréhensifs (Joe Flaherty et Becky Ann Baker). Le lieu idéal, c’est donc celui de la confrontation entre ces quatre personnages, noyau de la série ; et il s’incarne chaque soir dans la salle à manger, autour de la table où chacun a sa place attitrée.

Tous les quatre réunis font circuler et s’affronter les dynamiques de la série. Le père trône au bout, les plans se fixent sur lui avec humour et distance, en décalage avec son ton et son air toujours stricts. La mère fait passer une multitude de plats comme on n’en voit que dans les productions américaines. Mais le contenu de l’assiette n’est pas ce qui compte : c’est la situation et le moment qui l’emportent. Lieu des conflits (lorsque Lindsay a un accident avec la voiture de ses parents, ils se retrouvent tous trois autour d’une table vide – épisode 11, « Looks & Books »), ou de la tendresse familiale (voir l’hilarante scène où père, mère et sœur tentent de réconforter Sam qui digère mal son corps de fillette, dans un des meilleurs épisodes de la série – épisode 6, « I’m with the band »), la salle à manger est surtout celui du respect de la tradition des classes-moyennes de banlieue des Etats-Unis – d’autant plus que l’on est dans les années 1980). Ce n’est pas un hasard si lorsque la mère tombe sur une page du journal de sa fille où celle-ci critique son conformisme bourgeois par la référence à la monotonie de sa cuisine (épisode 10, « The Diary »), Jean Weir essaie tant bien que mal de se renouveler dans la salle à manger en tentant de nouvelles recettes.

Ses tentatives aboutiront à un échec : la tradition culinaire triomphe avec la rigueur paternaliste des Weir. La salle à manger n’est pas un lieu de rébellion. D’ouverture à l’autre, à la rigueur : diverses invitations pimentent les habituels dîners. Kim, nouvelle amie de Lindsay (Busy Philipps), en saupoudre un d’un peu d’hystérie (épisode 4, « Kim Kelly is my friend ») ; sa mère ajoute quelques épisodes plus tard un zeste de marginalité (« The Diary ») ; Neil, Cindy et Nick (Samm Levine, Natasha Melnick et Jason Segel) viennent chacun leur tour perturber cette terre de conformisme (voir l’étonnement ironique du père quand Neil refuse de se resservir une ration de boulettes prétextant que la viande rouge est mauvaise pour le cœur – épisode 12, « The Garage Door »). C’est lorsque la salle à manger s’ouvre à l’extérieur que les lignes droites se courbent un peu : chacune de ces invitations, celles de Neil et Nick notamment (épisodes 12 et 16), ont pour corollaire une scène d’affection : Sam plonge en larmes dans les bras de ses parents, Lindsay serre son père dans les siens.

Finalement la salle à manger est tout sauf un lieu d’émancipation ; c’est plutôt la cuisine qui prend le relais en se dégageant des décisions figées : les Weir y petit-déjeunent, grignotent, ils y passent en coup de vent. C’est là que prend pied l’une des rares scènes d’affection fraternelle entre Sam et Lindsay, ou qu’ils s’émancipent un peu plus en ne faisant que passer.

C’est au terme de leur parcours que les Weir arrivent au dîner de l’épisode 18 (« Discos & Dragons »), dernier de la première et unique saison de la série. Lindsay hésite à aller à un séminaire académique auquel elle a été invitée pour l’été. Elle demande, adulte et raisonnée : « Can’t we have a normal discussion about something ? » ; son père répond : « When it comes to something like this, NO. » (« Est-ce qu’on peut avoir une discussion normale ? / Quand il s’agit de ça, NON. »)  Lindsa triture le contenu de son assiette et ne répond plus, échange un regard déçu avec son frère. Ainsi se terminent avec la série les scènes de repas familiaux. Finis, les dîners et affrontements ouverts : Lindsay ne réplique pas ; elle s’émancipe et file en douce en renonçant à l’hypocrisie de ces dîners. Finie, aussi, l’adolescence.

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