Pas de banquet pour Luke

par silenceonmange

Star Wars, Georges Lucas, Irvin Kershner, Richard Marquand (1977-1980-1983) — Les Trois Mousquetaires, Alexandre Dumas (1844)

En février dernier, mon attention s’est portée sur deux œuvres majeures du patrimoine culturel international : Les Trois mousquetaires, mieux vaut tard que jamais me direz-vous et vous aurez bien raison, et la saga Star Wars, diffusée sur M6 dans son intégralité et dans un ordre que je trouve très discutable mais qui n’est pas le sujet. (Je parlerai ici de la « vraie » trilogie Star Wars, parce que, franchement, les nouveaux épisodes sont pas terribles.) Contrairement à ce qu’on pourrait penser, Star Wars et Les Trois mousquetaires ont un point commun majeur qui est la prédominance du registre épique. Tous deux se déroulent dans un passé imaginaire, évidemment l’un des deux est plus réaliste que l’autre mais il n’empêche que les deux histoires sont implantées dans des univers fantasmés par leurs auteurs. Les deux mettent en scène des héros, des aventures, des intrigues amoureuses, des complots, des guerres, des duels à l’arme blanche et des méchants portant des capes. Les deux protagonistes, D’Artagnan et Luke Skywalker, sont très jeunes, inexpérimentés, mais dotés d’un talent extraordinaire, le premier dans le maniement des armes et la ruse, le deuxième, plus mystique, est « l’élu » qui doit rétablir l’équilibre dans la Force (ou du moins c’est ce que l’on croit) ce qui ne correspond pas à des compétences clairement définies mais le distingue du commun mortel.

Ce qui va m’intéresser c’est la différence dans la représentation de la nourriture. Les héros de Star Wars, comme dans la plupart des films actions je crois, sont très « immatériels »: ils ne mangent jamais. Le seul moment où de la nourriture apparaît à l’écran c’est lorsque Luke rencontre Yoda. A l’époque on ne (re)connaît pas encore le petit bonhomme vert, le spectateur, comme Luke, voit donc une grotesque créature verte, que la taille et le discours placent immédiatement en position d’infériorité par rapport au héros fringuant. Deux types de nourriture s’opposent alors : le dîner de Luke, bien qu’on ne le voit pas manger, que Yoda veut lui piquer et le dîner de Yoda. Le premier est contenu dans une sorte de lunchbox compartimentée très futuriste qui évoque les repas d’astronaute, le deuxième, une sorte de tambouille visqueuse, est cuit dans une vieille marmite, au dessus du feu. Dans ce cas, la nourriture sert à creuser encore plus l’écart entre les personnages, à confirmer la hiérarchie (erronée) que le spectateur a établi pour rendre la découverte de la vraie identité de Yoda encore plus surprenante. A aucun moment la nourriture ne sert réellement à remplir les estomacs des personnages.

Dans Les Trois Mousquetaires, en revanche, la nourriture joue un rôle central. La question du manque d’argent, centrale, est liée au problème de la nourriture. De longues pages sont consacrées aux expédients employés pour trouver soit à manger, soit de l’argent servant principalement à acheter de quoi manger. Presque tous les menus de chaque repas sont décrits dans les moindres détails. Comme dans les épopées grecques, le repas est un moment central du récit où tous les personnages peuvent se retrouver et il n’est pas question de faire l’impasse là-dessus.

Si le fait de se nourrir n’est pas incompatible avec le statut de héros, pourquoi les films d’action semblent-ils vouloir nous faire croire que leur protagonistes de mangent pas? Ou ce que l’on pourrait appeler le syndrome 24 heures chrono : si on voit 24h de la vie de Jack Bauer, pourquoi ne le voit-on jamais manger? (Sans parler d’autres besoins naturels…) En fait, la littérature et le cinéma suivent deux tendances opposées : la littérature décrit des personnages fondamentalement immatériels qu’elle cherchent à concrétiser en décrivant des actions triviales comme le fait de se nourrir alors que le cinéma montre des personnes en chair et en os (ou plutôt : l’image de personnes en chair et en os). Le risque pour le cinéma est alors que les personnages paraissent trop réels. La littérature cherche à aller de l’idéal ou l’imaginaire vers le concret, le cinéma, au contraire, va du concret à l’image idéalisée. Manger est assimilé à la trivialité des personnages que l’on veut gommer. De plus, il y a une grande différence entre lire la description d’un repas et le voir. On peut regretter que le cinéma d’action délaisse autant les scènes de repas qui sont si savoureuses en littérature, mais c’est comme ça :  La Grande bouffe n’a pas sa place dans Star Wars.

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