On touche avec les yeux, Mr Douglas.

Voici une question par laquelle j’aurais pu commencer quand j’ai ouvert Silence ! On mange il y a bientôt 2 ans – déjà !  : Quel est le point commun entre le cinéma et la cuisine ?   Oui, certes, les deux commencent par un c mais on cherche quelque chose d’un peu plus profond et ontologique que ça, merci. Tous deux reposent (en partie) sur la vue. Oui, le but de la cuisine est surtout le goût et oui, le son est un élément fondamental de l’art cinématographique. Cependant, ni l’un ni l’autre ne seraient complets sans l’œil. Et je ne parle pas juste de voir bien sûr, ce n’est pas seulement « tiens, je repère grâce à ma vue affutée une plâtrée de pâtes sans défense, qu’on me donne une fourchette ! », mais de provoquer du plaisir par la vue, nuance. Aussi bien le cinéma que la cuisine sont capables de nous extasier simplement en titillant nos globes ébahis. Tiens, à propos de plaisir visuel, pas plus tard qu’il y a pas longtemps j’ai découvert le splendide Le Gouffre des chimères (Ace in the hole) de Billy Wilder à la Cinematek (les belges aiment les k, surtout quand ils sont néérlandophones, sérieusement, je n’ai jamais vu une langue kiffer autant la lettre k). J’étais totalement absorbée par la beauté de la photographie, la noirceur du scénario et le cynisme de l’histoire quand tout à coup quelque chose est venu détourner mon regard critique pour réveiller la minette qui sommeille en moi : Kirk Douglas torse nu. Je sais pas vous, mais moi je crois bien n’avoir jamais vu Kirk Douglas tenir tout un film sans tomber la chemise, et ce n’est pas pour me déplaire. Reniant Laura Mulvey je me suis laissée aller à mon plaisir scopique et j’ai objectifié Kirk Douglas à mort, ce qui était l’intention manifeste de ce sacré Billy, à moins que ce ne soit celle de son producteur, dans tous les cas, mission accomplished.

 

Bref, la vue est un sens fondamental pour apprécier le cinéma, et ça c’est pas super original comme idée on est d’accord. Ce qui est en revanche plus tendu à faire comprendre, notamment aux petits apprentis de Masterchef qui tous les ans galèrent à saisir le concept : en cuisine aussi. Par son apparence, un plat nous en dit déjà beaucoup sur son goût, sophistiqué, complexe, ou au contraire simple, traditionnel, goûtu ou fade, ainsi que sur le contexte de la scène lors de laquelle il est servi. Sa présence à l’écran est rarement anodine, déjà parce que le fait d’arrêter une intrigue pour faire manger ses personnages n’est pas anodin. Cependant une scène de repas ne met pas toujours l’accent sur le contenu des assiettes. Ce qui est bien dommage car la cuisine peut-être un motif cinématographique aussi appréciable que le paysage ou le torse de Kirk Douglas. En cuisine, on peut jouer sur les couleurs, les formes, les textures… Les possibilités esthétiques sont infinies. On pense à Marie-Antoinette et ses macarons fluos mais il y a bien d’autres exemples. Dans La Grande bouffe par exemple, instrument de mort et de plaisir, la cuisine de Ugo Tognazzi devient grotesque, monumentale, elle occupe tout l’espace, toutes les scènes, toutes les pièces. Dans Pane e Tulipani de Silvio Soldini, les plats froids préparés par Bruno Ganz, filmé dans en contre-plongée ironique participent à l’absurde et à l’humour du film, ils sont un des éléments comiques récurrents même. L’impact visuel d’un plat peut donc être très fort. (N’ayant pas trouvé d’image pour illustrer mon propos, vous n’avez aucune autre solution que de regarder le film en entier, ne me remerciez pas.)

Mais ce que le cinéma a de cruel c’est qu’il nous prive d’autres sens essentiels pour en profiter pleinement, le goût, l’odorat, le toucher (je ne pense pas qu’aux macarons là si vous voyez ce que je veux dire) et joue sur notre frustration, le petit coquin. Et c’est peut-être quand il joue sur cette frustration qu’il nous plaît le plus. Ce qui pourrait être une des limites de la représentation de la cuisine au cinéma, la privation de certains sens, est en fait la source de sa force et de son pouvoir de fascination. Saliver à la vue d’un festin, et savourer le goût d’inachevé. Cheers!