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Month: mars, 2011

Un corbeau passe…

Des Filles en noir, Jean-Paul Civeyrac (2010)

Les films sur l’adolescence se suivent et ne se ressemblent pas. Parfois réussis, parfois pas, toujours en recherche de douceur poétique, ils ne sont pas tous capables de représenter sans clichés la souffrance adolescente. Des Filles en noir fait partie de ceux qui ont su, sans lourdeur ni moquerie, raconter l’amitié entre deux jeunes filles en marge, leur spleen et leur douleur.

Le film

« Des filles en noir », des ongles noirs, des vêtements noirs, des idées noires, du romantisme noir… Voilà les ingrédients principaux du film de Jean-Paul Civeyrac. Dit comme ça, le film fait un peu peur, c’est sûr. Difficile quand on parle d’adolescence dépressive et de tentatives de suicides de ne pas sombrer dans une noirceur pesante et peu digeste. Mais ici ce n’est guère le cas. Les deux protagonistes, Noémie (Elise Lhomeau) et Priscilla (Léa Tissier), sont très justes, touchantes. L’origine de leur mal-être n’est pas définie précisément – mais peut-on jamais trouver les causes exactes d’un mal-être ? L’échec des institutions (école, hôpital, police, parents – les pères sont totalement invisibles), l’absence de perspectives d’avenir un tant soit peu engageantes, la petitesse d’une vie de province, le manque d’absolu : du sociologique au philosophique, le film joue avec une vaste palette de motivations, jamais assénées mais toujours effleurées rapidement, avec délicatesse.

L’envie de mourir est ici présentée comme une force vitale, un feu ravageur qui anime les jeunes filles et les consume. Elle n’est pas un renoncement mais une ascension vers un absolu si convoité. Noémie et Priscilla ont su créer une forme d’amitié et une compréhension parfaite et totale, ce qui ne signifie pas qu’elles soient l’une le double de l’autre. Leur caractère sont même très différents, Noémie est très froide et impassible alors que Priscilla est plus irascible, elle crie, pleure, fait des crises terribles, parfois sans raison. Pourtant un lien très fort les unit, rares sont les plans qui les sépare, le plus souvent si elles sont ensembles, elles sont l’une contre l’autre, se confondent l’une dans l’autre à l’image. Des Filles en noir est autant un film sur l’amitié que sur l’adolescence ou sur le suicide des jeunes, un film très riche donc et surtout très beau.

Le DVD

Un seul bonus vidéo dans le DVD, mais, une fois n’est pas coutume, la qualité compense la quantité. C’est donc court-métrage réalisé par Jean-Paul Civeyrac pour le webzine Blow up diffusé sur Arte.tv, Louise, le dimanche, qui est proposé. On y voit une jeune femme se préparer, accomplissant des gestes quotidiens, s’habillant, se coiffant, alors qu’une voix nous lit des articles de journaux datant du 30 décembre 1895, au lendemain de la première projection de cinéma de l’histoire au Salon Indien du Grand Café. A travers ces articles émerveillés, on redécouvre la magie du cinéma, qui permet aux personnes filmées d’accéder à l’éternité. Un petit objet cinématographique qui fait joliment écho au désir d’absolu des protagonistes des Filles en noir.

On trouvera également un petit livret contenant un article tiré des Inrocks du 3 novembre 2010 écrit par Serge Kaganski, un autre du Trafic n°77 du printemps 2011, rédigé par Jacques Bontemps, ainsi qu’un entretien du réalisateur avec l’écrivain Yannick Haenel. Tous ces textes permettent d’approfondir considérablement l’expérience du film et sont des bonus précieux.

DVD disponible le 5 avril chez Les Films Pelleas

Happy Birthday to me!

Nous y voilà, le blog a un an. Une toute petite année. En années-chien ça en fait 7 quand même. Il était temps de faire un peu peau neuve, mixing it up.

Ce soir il y aura aussi une mise à jour des liens, vous allez pouvoir découvrir tout un tas de nouveaux trucs chouettes. Vous remarquerez aussi l’apparition d’un gros nuage de mots-clefs, parce que les nuages sont super en vogue ces temps-ci j’ai remarqué.

Voilà, tout ça n’est pas grand-chose mais ça marque un peu le coup. Et je sais que sur internet personne n’aime le changement, moi la première alors je vois venir avec vos “ah non caca c’était mieux avant”. Ca suffit espèces de vieux réac de la toile, vive le botox et les ravalements de façade!*

*Vos remarques sont quand même les bienvenues hein, et je vous aime bien sûrs mes petits lecteurs en sucre. A tchao bonsoir. Bonjour. Quelle heure il est?

Les aventures de Robert le pneu

Rubbert, Quentin Dupieux (2010)

Rubber, l’Objet Cinématographique Non Identifié américain du frenchy Quentin Dupieux, également connu sous son pseudonyme musical Mr Oizo, débarque en DVD pour notre plus grand plaisir.

Rubber, c’est l’histoire de Robert le pneu. Robert est plus qu’un simple pneu, c’est un pneu assassin. Animé par une rage dévastatrice, il détruit tout et tous sur son passage. Pas totalement dénué de sentiments, Robert s’émeut devant une pile de pneus brûlants, ne supporte pas l’humiliation et surtout tombe amoureux d’une jeune femme (Roxane Mesquida). Les aventures de Robert sont suivies au loin par un petit groupe de spectateurs munis de jumelles. Film explorant plusieurs niveaux de narration, Rubber enchaîne les mises en abymes vertigineuses. D’abord confinés dans leur place de spectateurs, ces derniers finissent par interagir avec la « fiction » jusqu’à ce que les deux univers ne se confondent totalement. Questionnant ainsi la relation sado-masochiste entre le spectateur et le film. Le public sera malmené, affamé, empoisonné, jusqu’au cri révélateur : « C’est comme ça qu’ils traitent les spectateurs ? ».


Quentin Dupieux a surtout voulu faire une ode au « no reason », comme nous l’explique un des personnages au début du film. Le « no reason » c’est cet élément essentiel à toute narration, cette part d’inexplicable qu’il faut accepter. « Pourquoi se passe-t-il telle chose? – No reason » mais je l’accepte car il s’agit d’une fiction, il faut bien qu’il se passe quelque chose plutôt que rien. Dans Rubber, le « no reason » est systématisé et devient la figure dominante du scénario. Avec beaucoup d’humour et une esthétique soignée et à la beauté rare, Rubber est une ode au non-sens et une remise en question totale des conventions narratives, un film totalement barré.

Las, la partie bonus du DVD est bien moins inventive que le film. On rêvait d’une interview de Robert le pneu, on se retrouve avec une simple bande-annonce. Les mieux équipés se tourneront donc vers le Blu-ray qui propose des entretiens avec Quentin Dupieux, Roxane Mesquida, Jack Plotnick, un clip musical et un morceau inédit ainsi qu’une vidéo sur l’explosion des têtes.

DVD et Blu-Ray disponibles chez Blaq Out

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FJ Ossang : le retour du punk

A l’occasion de la sortie de son dernier film, Dharma Guns (la succession Starkov), les trois longs-métrages précédents du réalisateurs/musicien/poète FJ Ossang, L’affaire des division morituri, Le trésor des îles chiennes et Docteur Chance, ressortent en copies neuves. L’occasion de rencontrer ce réalisateur venu du punk qui fait un cinéma quelque part entre apocalypse et poésie et surtout en dehors des conventions.

 

Des débuts musico-littéraires

Je suis assez vite parti du Cantal, je suis allé à Berlin, puis Toulouse, puis Paris. J’ai vraiment commencé la musique à Toulouse avec un premier groupe (DDP, ndlr). J’y ai aussi fondé une revue, Cée, en 1977, avec des auteurs comme Claude Pélieu, Jean-Christophe Bailly, ect…, puis là-dessus une maison d’édition, la revue s’est arrêtée en 1981, mais le groupe MKB-Fraction Provisoire continuait à Paris. La poésie et le rock’n roll ne menant nulle part, j’ai tenté l’IDHEC et donc je suis rentré à l’IDHEC en 1981. Je n’étais pas du tout d’un milieu cinématographique, j’ai commencé à faire des films et c’est là que j’ai découvert – certains croient que je plaisante mais c’est vrai – qu’il suffit d’une bobine de film et d’une caméra pour faire un film.

Ce qui me passionnait c’était vraiment l’écriture et le rock’n roll, enfin le punk, les musiques industrielles, tout ça, et puis bon l’intérêt de l’IDHEC ça a été surtout de faire des films, parce qu’on faisait quand même trois-quatre films, puis ceux des autres quelques fois. Alors c’était assez drôle parce que j’avais un peu une double vie, la nuit c’était MKB, avec les squats et tout ça…

 

La fascination pour le cinéma muet

Il me semble que la première période du cinéma était très riche, de 1896 à 1931 ça va à une vitesse folle. Après ça régresse complètement, ça stagne, ça se conforme. J’aime beaucoup la phrase de Gloria Swanson dans Sunset Boulevard qui dit : « Ah! Ces films à dialogues! ». Et c’est vrai que d’un seul coup, on a réussi à enregistrer le son et on a pensé que c’était bon, c’était merveilleux, alors qu’il y a vraiment une régression de forme. Après, il y a les films noirs américains des années 40-60 qui me passionnent, les films qu’on appelle séries B où y a de très grands films, des films très inventifs. Mais il me semblait que le temps venait de rendre sa liberté au film, au langage cinématographique du point de vue de l’autonomie du son.

Souvent c’est les écrivains qui ont la meilleure intelligence du cinéma, et Gracq raconte que dans sa jeunesse, le cinéma c’était vraiment comme le rock’n roll entre 76 et 85, où y avait quand même une grande effervescence et une grande richesse entre le pré-punk, le punk, la new-wave, la no-wave, la musique industrielle, la cold-wave, à la limite une génération durait 6 mois, ou presque enfin. Et y avait cette même chose, y’avait quand même une grande précipitation dans l’invention des films. Alors qu’après ça devient beaucoup plus plan-plan, bourgeois, pépère. Même les films commerciaux, c’est quand même prodigieux, dès qu’y a une bande-son ça devient d’une inefficacité terrible.

 

Tournée et naissance du projet

C’est amusant, c’est l’année des rétrospectives. Y’a eu Venise. Puis une rétrospective avec tous les films à São Paulo, après ils ont présenté les quatre longs à Belfort, puis j’ai rétrospectivé à Rotterdam, et Mexico et bientôt Moscou. C’est toujours amusant parce que j’étais un peu disparu puis tout d’un coup y a un grand intérêt des festivals.

C’est toujours intéressant de se confronter à un public différent, puis comme j’aime bien voyager c’est aussi l’occasion de découvrir des pays, d’y revenir. Puis quelque fois ça donne l’énergie. Quand j’étais en crise, j’ai présenté tout mes longs-métrages à Buenos Aires et c’était incroyable, faut dire que je suis un peu le candidat idéal pour les temps de crises (rires). Que ça a été à Moscou en 98, ou Buenos Aires là, d’un seul coup (il mime une explosion avec les mains), y avait de la musique… Ils sont vraiment intéressants les Argentins parce qu’ils mettent tout à niveau, c’est-à-dire qu’il n’y a pas cette vision intellectuelle qui domine, ils mélangent aussi bien le rock’n roll que Gilles Deleuze, que Guy Debord, Antonin Artaud. Ça m’a vraiment donné de l’énergie et j’ai vraiment décidé de me remettre à ce projet que j’avais. Donc j’ai d’abord essayé de le monter en Argentine, ça n’a pas aboutit, on m’a finalement appelé au Portugal, j’ai fait Silencio et Dharma Guns s’est fait à la suite des trois courts (Silencio, Ciel Eteint ! et Vladivostock, nldr).

Normalement le film devait se faire entièrement en France, on avait deux régions, une s’est retirée à cause du trop petit budget, et là j’ai été sauvé par l’investissement du gouvernement des Açores, qui a donné sa première aide à un film. Comme ça on avait les deux régions, Auvergne et le gouvernement des Açores, la coproduction. Donc je me suis autorisé le plaisir de re-tourner en noir et blanc parce qu’y avait pas de télévision, et puis y avait un bon laboratoire au Portugal.

C’était une aventure franco-portugaise mais avec un opérateur russe, connu à Vladivostock avec qui j’avais fait deux courts et on s’entendait bien, un assistant caméra mexicain, Guy McKnight (le protagoniste nldr), qui est le chanteur des The Eighties Matchbox B-Line Disaster, j’ai retrouvé Diogo Doria, qui est un acteur assez fameux, qui a tourné une douzaine de films avec Manoel de Oliveira, c’est quelqu’un qui a beaucoup de fantaisie, que j’aime beaucoup, j’ai retrouvé aussi Lionel Tua qui depuis 83 a déjà tourné dans mes films, et puis Elvire).

 

De l’écriture au tournage

J’écris toujours un scénario, ça permet de capter l’intérêt. C’est une entreprise collective le cinéma, donc c’est très important de rallier, de regarder dans la même direction mais avec des focales différentes selon qu’on soit technicien, comédien… Sinon c’est vraiment des films avec scénario, sauf que j’utilise à fond toutes les étapes. Le cinéma relève beaucoup plus du bâtiment que de l’art au départ, faut les briques et dès que quelque chose manque, on est obligé de reconcevoir les matériaux, l’aération, la ventilation, les coursives, ect… (rires) Donc tout ce qui est préparation, casting, décors, est presque la période la plus dense.

Le tournage c’est une épreuve intéressante, c’est un chapitre par jour qu’on ne peut plus réécrire, c’est écrit au présent absolu, surtout avec le cinéma argentique. J’ai tendance quelques fois à improviser, à changer les choses un peu au dernier moment sous la contrainte des évènements, ou pas. Sur un petit film il faut faire de l’accident son ami. Après on est comme un fantôme (il imite un fantôme/zombie) à la poursuite du port. C’est vrai qu’y a des choses qui tombent, qui s’élisent dans cette période de la préparation à la fin du tournage. C’est chouette.

 

Dharma Guns (La succession Starkov)

J’aime bien la mutation, j’ai pas peur de prendre dans les années 20, 40, 60, 80, 2000, la mutation, la mutation, toujours la mutation. C’est un film très simple, ouvert, qui ne souscrit pas au style dominant, de ce fait il relève plutôt du cinéma de poésie.

A partir de quand j’ai repris le cinéma en 2006 avec Silencio, j’avais vraiment le désir de revenir au point zéro, faire une espèce de stabilisation et trouver une équivalence entre voyance et vision, au sens « regarder pour voir ». Y a pleins de films où y a plus rien à voir, y a certainement à entendre mais y a plus rien à voir. Moi je voulais m’arrêter pour voir, et de regarder pour voir.

Le film n’est pas très bavard, presque muet même si sonore. Y a des moments de paranoïa, de schizophrénie, j’ai essayé vraiment d’imiter, par un tournage aussi minimaliste, les contre-champs mentaux, de façon à ce qu’il y ait cette espèce d’ambiguïté. Et les plans en couleur sont juste là pour déstabiliser un petit peu, soupçonner la réalité. Est-ce qu’il advient est vrai, pas vrai, c’est une lubie de Stan, une création de son esprit. Même quand les gens parlent, ils parlent en monologues, « Yes – No – Yes – No », tout le monde le tyrannise ce pauvre jeune homme.

C’est un film orphique, je pense, y a des émanations. C’est un film en trois temps. Y a l’ouverture qui est déjà une éjection, une explosion du réel (il mime une explosion avec le son). Après cette effraction y a temps 1, temps 2, temps 3. D’abord il est un étranger, ensuite il y a une espèce de familiarité, six mois sont peut-être passés, et puis le troisième est déjà une préparation de l’éjection, et après everything is possible.


Interview réalisée pour toutlecine.com


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Rencontre avec Nathalie Borgers

Le lendemain de la journée de la femme, mercredi 9 mars sortira Vents de sable, femmes de roc. Dans ce documentaire tourné dans des conditions extrêmes au coeur du Sahara, Nathalie Borgers décrit l’extraordinaire voyage des femmes Toubous qui tous les étés traversent le désert pendant 3 semaines éprouvantes pour aller cueillir et vendre des dates et ainsi acquérir leur indépendance économique. Dans cet entretien, la réalisatrice revient sur son film et sur le peuple Toubous dont la société complexe est aussi étonnante qu’intéressante.

Naissance du projet

C’est toujours un peu par hasard. Ici, c’est complètement par hasard, un autrichien qui habite la moitié de l’année au Niger, qui a eu vent de cette caravane de femmes qui est quelque chose d’assez particulier et d’assez unique et qui a trouvé que c’était une bonne idée d’en faire un film et l’a proposé à une société de production. Ils ont cherché un réalisateur, il m’ont proposé parce qu’il voulait que ça soit une femme et quelqu’un qui parle français aussi. Au départ je ne savais pas du tout si j’étais faite pour ce genre de film. Bien sûr ça m’intéressait d’aller dans le désert rencontrer des gens, comme peut-être pas tout le monde mais probablement beaucoup de gens. Je ne voulais pas faire un film ethnologique parce que je ne suis pas qualifiée, c’est pas mon truc, alors je m’étais dit « qu’est-ce que je vais faire là-dedans, est-ce que je vais vraiment trouver un film à faire ? ». J’y suis allée et c’est la rencontre avec les femmes qui a été déterminante et qui a fait qu’après j’ai continué. C’est elles, leur détermination, leur force, leur estime d’elles-mêmes qu’elles acquièrent grâce à cette caravane, qui est difficile, c’est tout ça qui m’a plu et autour duquel j’ai pensé que je pouvais bâtir mon film.

Un point de vue non-ethnologique

Je ne voulais pas faire un film ethnologique mais je voulais que le film soit « ethnologiquement juste ». C’est pour ça que j’ai quand même fait appel à un ethnologue spécialiste des Toubous, pour comprendre, être juste mais l’idée n’était pas de faire un film explicatif. C’était de montrer ce qu’il y a d’universel dans leurs questions, leurs préoccupations tout en étant dans un environnement complètement différent du notre. Un peuple qui est dans des conditions géographiques, climatiques, un environnement social aussi organisés différemment et qui pourtant a des préoccupations auxquelles on peut complètement s’identifier : l’amour, les relations, la liberté, l’indépendance économique… C’est universel.

La rencontre

On avait un guide et une traductrice avec nous qui nous on facilité le contact avec les Toubous, souvent ils étaient de la famille car les familles sont assez étendues. Dans un premier temps, les femmes se sont demandées pourquoi je m’intéressais à elles, parce que c’était quand même la première fois que ça se faisait. Et surtout par rapport aux quelques femmes avec lesquelles j’ai une plus grande affinité, comme je suis revenue une deuxième fois et une troisième fois, avant de tourner le film, y a eu un lien qui s’est créé, y a quelque chose qui s’est passé quand elles ont compris que je n’étais pas une touriste, qu’elles m’intéressaient vraiment, y a un lien qui s’est créé. Parfois c’est difficile à cause du décalage économique, difficile à gérer. Y avait des femmes qui voulaient que je les paye pour parler avec elles, là j’ai dit que c’était pas mon truc, que je faisais du documentaire, je suis allée voir d’autres personnes et là où ça s’est bien passé les choses ont continué. Ce décalage économique n’est pas simple à gérer au début car ce n’est pas un petit décalage économique, c’est un immense décalage économique.

J’y suis donc allée trois fois avant le tournage. La première fois j’ai rencontré Amina et Domagali et Mariama je l’ai trouvée la deuxième fois. Là je me suis dit que j’avais une histoire intéressante. Je suis revenue une troisième fois pour leur dire que le film se faisait vraiment, au début je ne savais pas du tout si on allait trouver le financement.

Et les hommes ?

C’est pas moi qui m’occupait de la relation avec les hommes, mais évidemment elle était très importante parce qu’il fallait avoir l’autorisation des hommes, sauf pour les veuves comme Domagali. Ils étaient étonnés au début, comme les femmes étaient étonnées qu’on s’intéresse à elle, mais une fois qu’on leur a expliqué cette caravane, cette indépendance économique, ils ont compris. Ils sont assez fiers de ce que font leur femmes, du fait qu’elles soient aussi fortes et résistantes.

Une société inégalitaire qui valorise la résistance

C’est une société assez intéressante, autant c’est une société inégalitaire où la femme vaut la moitié de l’homme globalement, inégalitaire et clairement patriarcale, et en même temps y a une vraie place pour la résistance à l’intérieur, la résistance est très valorisée (cf. parties sur le Yollumi et le divorce, ndlr). Peut-être parce qu’il y a beaucoup d’oppression aussi, la résistance fait partie de cette culture. L’âpreté de la vie et la dureté de la vie concernent l’environnement géographique, climatique, social, relationnel, tout est assez âpre, tout est assez rugueux. Et du coup la résistance est valorisée à l’intérieur d’une réalité qui est aussi âpre en fait.

Le Yollumi (deux premières années du mariage)

C’est une période important pendant laquelle le mari vit dans le campement des parents de la fille. Il doit faire des travaux pour son beau-père et c’est comme ça qu’il apprend un peu à connaître sa femme parce qu’en fait il ne la connaît pas du tout. Et la femme pour obtenir le respect doit s’en courir toutes les nuits et éviter son mari. C’est une coutume qui protège les filles mariées jeunes, le problème c’est que parfois c’est un peu abrupt et violent quand les maris les attrape. Ça reste dans l’âpreté des relations.

Le divorce

On est dans un pays musulman donc c’est l’homme qui répudie sa femme. Pour l’obtenir il faut que cette période de Yollumi passée la femme continue de se refuser à son mari, que ça soit chanté. Dans les mariages, par exemple, les filles chantent les louanges à leurs ancêtres mais elles peuvent éventuellement chanter « la fille d’untel ne veut plus de son mari », ça va être une façon de faire savoir à tout le monde qu’elle ne veut pas de ce mari. Après ça dépend, si le père est sympa il va intercéder, rendre les chameaux de la dot, mais c’est le mari qui décide finalement. Par exemple Mariama voulait divorcer, elle n’avait rien d’objectif à reprocher à son mari, c’était un jeune plutôt sympa, mais elle voulait pas être mariée en fait. Du coup, elle est allée auprès du juge local avec son père qui a simplement demandé un chameau de plus au mari et a finalement laissé sa fille. Ça dépend aussi de la ténacité de la fille, de sa capacité de résistance, et de résistance aux coups comme on l’entend pour Amina. Même si c’est très difficile à obtenir, un divorce s’il est obtenu sera fêté aussi fortement qu’un mariage. Une fois que les femmes sont divorcées, elles sont libres et peuvent faire ce qu’elles veulent de leur corps. D’ailleurs c’est comme ça que les garçons ont leurs premières expériences sexuelles en général, parce que la fille doit être vierge mais le garçon non, d’autant plus qu’ils se marient assez tard, 28-30 ans, parce qu’il leur faut parfois des années pour rassembler la dot de 10 chameaux, et donc ils ont des liaisons avec les femmes divorcées. Être divorcée trop longtemps n’est sûrement pas bien vu mais la liberté de la femme divorcée n’est pas du tout discutée. Il y a quand même environ 30% de divorces, et comme les mariages sont arrangés, quand une femme se bat contre son mari on ne trouve pas ça bizarre parce qu’on a espéré que c’était le bon choix mais si ça ne l’est pas on n’est pas étonné.

Les protagonistes du film ont-elles vu le résultat ?

Malheureusement pas encore. J’étais sur le point d’organiser avec l’Ambassade de France une projection et c’était avant que les otages français soient tués, il était question que j’aille maintenant vers mars mais tout ça est remis, voyager dans cette région est impossible en ce moment. Ça m’attriste beaucoup parce que c’est toujours cette inégalité permanente qui se perpétue sur le fait même de montrer les films, parce qu’aller là-bas c’est cher et dangereux. Ça serait la moindre des choses d’aller leur montrer le film, pour l’instant je n’ai pas encore l’occasion et je ne sais pas quand je l’aurais pour des raisons financières et de sécurité.

Entretien réalisé pour Toutlecine.com où vous pouvez le retrouver ainsi que ma critique du film.

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